Interview – 1 livre en 5 questions : À Islande – Ian Manook

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

IAN MANOOK

Titre : À Islande

Sortie : 07 octobre 2021

Editeur : Paulsen

Lien vers ma chronique du roman

Les virées À Islande au début du XXe siècle, c’était vraiment l’enfer sur mer…

Je m’en doutais bien. J’avais lu Pêcheur d’Islande, Moby Dick et quelques auteurs islandais, mais j’ai surtout embarqué en septembre 1973 pour une traversée de l’Atlantique Nord à bord du Trident, un navire de recherches océanographiques de l’université de Rhodes Island. Or septembre, c’est la saison dans le Golfe du Mexique des ouragans qui viennent mourir entre Terre-Neuve et l’Islande sous forme de terribles tempêtes. Nous en avons essuyé une à l’époque, et c’est effectivement l’enfer. C’est dantesque, même à bord d’un navire fiable qui était en fait le jumeau de la Calypso du commandant Cousteau. Mais ce que j’ai découvert en préparant ce livre, c’est l’enfer que les hommes rajoutent à l’enfer. Leurs conditions de pêche et de vie à bord. Ces hommes dont on faisait des héros n’étaient que des forçats de la mer, des bêtes à tempêtes, des prolétaires de la pêche. On n’imagine pas la pestilence et l’insalubrité des lieux où on les parquait, dans le gaillard d’avant pour dormir, ou au bastingage pour la pêche. J’ai surtout découvert le cynisme de l’État français qui, par exemple, n’a pas rendu obligatoire la construction de toilettes à bord avant 1908 si ma mémoire est bonne, alors qu’il régentait chaque année par loi ou par décret la quantité d’alcool nécessaire à abrutir ces pauvres « islandais ».

Ce projet, tu l’avais tout d’abord pensé comme un documentaire…

À l’origine c’est une proposition des Éditions Paulsen dans le cadre de leur collection Démarche. Demander à un auteur un peu connu de choisir un lieu particulier et d’en rapporter un témoignage à la première personne qui soit en même temps une quête autour d’un personnage réel. J’avais choisi le fjord de Faskrudsfjordur, au sud-est de l’Islande, parce que le petit port qu’il abrite garde encore la trace de la présence française, avec ses noms de rue en français. Puis en me documentant sur le sujet, j’ai découvert un monde dur et quasi exclusivement masculin avec seulement, en légende d’une photo, le nom de Marie Baudet, qui a été « infirmière chef » là-bas de 1904 à 1912. Et quand j’ai voulu en savoir plus sur elle, rien. Ni dans les livres et les documents, ni dans les musées en France, comme à Graveline et à Paimpol. Alors je me suis attaché à cette jeune Paimpolaise qui, à vingt-deux ans, à peine sortie de l’école d’infirmière, se retrouve dans cet univers d’hommes brisés par la pêche, la mer, et une vie de forçats. Malheureusement les confinements ont compliqué ma tâche, et tous les voyages en Islande ont été annulés. J’ai donc proposé aux Éditions Paulsen de m’inspirer de l’histoire de Marie Baudet pour passer à une forme de « biographie romancée ».

Du coup, toi qui ne travaille habituellement pas avec beaucoup de documentation, ce livre a-t-il impliqué une autre manière de travailler ?

Oui, et cela a été terrible. D’abord, je me suis fourvoyé pendant six mois avec une fausse Marie Baudet. Il en existe deux en effet, même nom, même prénom, même métier d’infirmière, et morte exactement au même âge. Et deux lignes seulement dans Wikipédia qui… mélangent les deux Marie. Je m’emballe un peu sur la première, originaire de la région de Reims, et dont le profil est prometteur : artiste peintre qui expose à Paris, notamment de magnifiques croquis sur les gueux (que j’ai fini par dégotter et qui m’ont coûté une fortune !), exposée au Salon des indépendants et au salon d’automne, œuvres préfacées par un académicien. Aventurière aussi, elle va à Jérusalem et en rapporte une copie grandeur nature de la croix du Christ et érige un calvaire à Tagnon, son village natal, dont elle peint les fresques… Bref, je suis fasciné par cette artiste qu’on retrouve là-haut en Islande, et j’écris à tous les Baudet de Champagne-Ardenne. Puis des contacts en Islande m’envoient photocopie d’une page de journal remontant à trente ans dans laquelle on parle de Marie Baudet, avec la photo d’une vieille dame prise à Paimpol, et je me dis ça y est, je la tiens. Sauf qu’après traduction de l’article, la vieille dame s’appelle Tréhiou, et qu’elle n’est que la fille de Marie Baudet. Or l’état civil de ma première Marie Baudet ne parlait d’aucun enfant, et alors tout mon château de cartes s’écroule…

Donc j’écris cette fois à tous les Tréhiou de Bretagne, et les vrais descendants de Marie prennent contact avec moi. Ensuite je vais les voir à Paimpol, je lis beaucoup de livres de l’époque, je visite les musées, je photographie les lieux. J’ai mille fois trop de documentation, moi qui suis déjà bordélique à partir de trois pages, mais en fait je dois avouer que j’ai beaucoup aimé ça. Quand, grâce aux archives (et à l’aide d’un ami archiviste) je tombe sur le livre de bord du quatre-mâts barque à bord duquel, en 1911, celui qui va devenir l’époux de Marie Baudet perd une jambe, avec l’annotation manuscrite du capitaine sur les circonstances de l’accident, c’est comme si mon personnage « sortait » du papier…

Mais c’est aussi un vrai roman de fiction, avec des personnages forts, dont trois femmes de caractère…

Les femmes Islandaises sont des femmes fortes. Elles ont largement contribué à faire tomber le système bancaire après la crise, elles ont été parmi les premières à cesser le travail en masse en proportion avec le décalage de salaire homme/femme. Aujourd’hui l’égalité salariale est inscrite dans la loi grâce à elles. Elles sont politiquement et socialement très impliquées dans la vie islandaise, du plus petit niveau local jusqu’au niveau national ou international. Ensuite il y a les religieuses, les sœurs hospitalières à qui un décret de la révolution concédait la gestion au quotidien des hôpitaux et des dispensaires. Destinées intéressantes aussi de ces femmes dévouées dans ces contrées hostiles. Et enfin Marie Baudet et les trois ou quatre autres infirmières des hôpitaux français d’Islande qui n’étaient en fait que des « hussardes » de la République que l’État Français, en plein combat laïc (mon histoire se passe en 1904, et la loi sur la séparation des Églises et de l’état date de 1905), envoyait reprendre aux religieuses le « soin de ses marins » dont il se désintéressait depuis plus de soixante ans. Ces femmes, en fait, représentent la force minérale et solide de la terre, le rempart des falaises, quand les hommes sont plus dans l’agitation opportuniste de l’océan. C’est ce que j’ai voulu faire passer comme message dans ce roman dont l’écriture m’a marqué.

Mélanger ainsi réalité et fiction, c’était une autre manière de déclarer ton amour pour cette île, tout en n’oubliant pas tes préoccupations sociales ?

Je pense qu’il ne fait aucun doute que j’aime l’Islande, et elle me le rend bien, parce qu’imagine-toi que ce petit hôpital français de Faskrudsfjordur qui est au cœur de ce roman, je l’ai squatté une nuit de 1973 sans bien sûr me douter que j’en ferai un jour le sujet d’un roman. À l’époque il avait été démonté de son emplacement d’origine et remonté de l’autre côté du fjord (En Islande, les matériaux de construction sont si rares et si chers qu’on ne jette rien). Je n’étais alors qu’un routard en vadrouille et je m’y suis glissé pour y dormir une nuit. La route N° 1 n’était pas terminée et le long tunnel au nord de Faskrudsfjordur qui permet de rejoindre la plaine centrale n’existait pas. Ce fjord était un cul-de-sac, avec des allures de bout du monde.

Mais tu as raison, je n’ai jamais oublié les préoccupations sociales, ou même environnementales par exemple. En écrivant ce roman, je me suis demandé pourquoi les Islandais se laissaient piller leurs richesses maritimes de façon aussi arrogante par la France, le Danemark, la Norvège, l’Angleterre, l’Irlande et même les États-Unis. Des milliers de marins étrangers, dans des centaines de goélettes, à se comporter comme des coloniaux par rapport à cette île qui abrita le premier parlement connu d’Europe. Pourquoi ne pas repousser ces envahisseurs ? La réponse, malheureusement, vient des envahisseurs qui peuplèrent l’île à l’origine. Les Vikings. Arrivés sur une île couverte de forêts à plus de 70 %, un peu avant l’an 900, ils en détruisirent toute surface boisée en moins d’un siècle. 900 ans plus tard les Islandais ne pouvaient pas défendre leur pêche tout simplement parce qu’ils n’avaient pas de bois pour construire ou réparer des navires. Et autre lien avec mes préoccupations environnementales, la forêt, en milieu hostile comme une terre volcanique, est définitivement morte si on la surexploite, exactement comme la steppe en Mongolie. Aujourd’hui l’Islande se bat pour se reconstituer un capital forestier, mais en quelques décennies, elle n’est passée que de 0,5% à 1,4% de terres boisées.



Catégories :Interviews littéraires

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5 réponses

  1. J’avais déjà beaucoup aimé votre chronique mais là je suis convaincue que c’est un livre que je vais adorer. Merci .

  2. Ooooh ! Un livre dont je prends note. J’aime l’univers de Ian Manook, son style quelque peu journalistique. Il creuse au fonds des rites des peuples comme en Mongolie, et par des pirouettes intelligentes littéraires a pu m’entraîner entre réalité et fiction. Voilà un interview très clair, comme l’écriture. J’aime son humanité qui lui fait faire du hors piste.

  3. Passionnant cet entretien !! Merci beaucoup…

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