Interview – 1 livre en 5 questions : De mort lente – Michaël Mention

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

MICHAEL MENTION

Titre : De mort lente

Éditeur : Stéphane Marsan

Date de sortie : 11 mars 2020

Lien vers ma chronique du roman

Tu te frottes, cette fois-ci, à un véritable scandale sanitaire…

Un scandale sanitaire à l’échelle mondiale. On savait que notre alimentation était pervertie par les pesticides, les additifs, etc, mais là, le sujet des perturbateurs endocriniens couvre la totalité de notre environnement : ces molécules chimiques sont présentes dans nos foyers, notre mobilier, nos réfrigérateurs, partout.

Depuis une vingtaine d’années, des études menées par différents labos prouvent que l’association de certaines de ces molécules accentue fortement les risques de cancer, de diabète, d’hypothyroïdie ou encore de malformations congénitales. C’est le fameux « cocktail toxique » évoqué dans le roman. Comme ce fut le cas pour Power, c’est la documentation qui m’a conduit aux axes narratifs, à la conception des personnages. Le premier qui m’est venu est Philippe, biochimiste : un éminent scientifique, qui intègre un groupe d’experts à la Commission européenne, par intégrité mais aussi par ambition, ce qu’il regrettera par la suite.

Tu tires aussi à boulets rouges sur les lobbies…

C’est de bonne guerre, ils nous pourrissent tellement la vie, en particulier celui de l’industrie chimique. Durant mes recherches, ce qui m’a choqué est la manière dont il agit. On n’est plus au temps de la corruption « à la papa », avec l’enveloppe qu’on fait passer sous la table. Aujourd’hui, les lobbyistes assument pleinement leur fonction, à savoir défendre les intérêts des multinationales. La journaliste Stéphane Horel le démontre très bien dans son livre Intoxication (éditions La découverte).

Quand j’ai commencé à bâtir le récit, le rôle du lobby m’est vite apparu comme un élément central aux multiples tentacules. Si ses membres assument pleinement leurs fonctions, ils sont plus pudiques quant à leurs méthodes : leur succès repose sur la peur, l’intimidation, l’ambiguïté de la rhétorique. C’est le nerf du roman, qui traite du verbe et de sa manipulation. Dans De mort lente, on tue avec des mails, des non-dits, ce qui rend la violence encore plus insupportable pour les victimes.

Ce récit-là est parfois assez journalistique…

C’est sans doute lié au sujet, qui anime en permanence les personnages. Marie et Nabil s’inquiètent pour leur enfant, Philippe se heurte à la bureaucratie et Franck à la pression des avocats qui parasitent son enquête. Le débat sur les perturbateurs est ce que j’appelle un « sujet en or », puisqu’il combine de nombreux aspects et donc, induit plusieurs axes narratifs. C’était déjà le cas pour Jeudi noir, où la demi-finale France-RFA m’avait inspiré bien plus qu’un match de foot. J’aime les thématiques à multiples facettes, ça me sort de ma zone de confort et me pousse à développer les personnages, les émotions qui les animent.

Tu écris toujours autant (ou encore davantage ?) avec tes tripes et une certaine rage…

J’ai l’impression d’avoir toujours eu la même écriture. Il y a sept ans, j’ai écrit Adieu demain, qui était déjà « rageux », très intérieur. Puis, il y a eu Bienvenue à Cotton’s Warwick, Power, Manhattan Chaos. Trois romans dans lesquels j’ai exploré ma noirceur, ce qui m’a obligé à me responsabiliser en permanence face à la tension du récit, à la violence de certains passages. Écrire avec ses tripes, c’est bien, mais les tripes, ça se gère, ou on tombe dans la complaisance et le glauque tape-à-l’œil. Ce qui est sûr, c’est que j’ai progressé au fil des ans (encore heureux !) et que je me connais davantage, donc je maîtrise mieux mes envies et mon côté viscéral. Aujourd’hui, mon écriture est plus sèche, plus épurée, il me semble qu’elle va davantage à l’essentiel, tout en gardant son style et son approche sensorielle. Et puis, ça dépend du sujet : De mort lente est aussi un drame familial, ce qui a naturellement durci le récit.

Tu te vois comme un perturbateur et ce livre comme un acte de résistance ?

J’écris sur ce qui me touche et m’interroge. J’aime autant la phase de documentation que celle de l’écriture. Les deux sont très stimulantes, je ne peux distinguer ma curiosité envers un thème du traitement que j’emploie. Avant d’être écrivain, je suis un individu, un citoyen, et j’aurais aimé lire un roman sur les perturbateurs. Je n’en ai pas trouvé, alors j’ai écrit De mort lente pour, en quelque sorte, combler ma frustration de lecteur. Récemment, une lectrice m’a dit que c’était un « livre-référence », ça m’a touché, mais je n’ai pas cette prétention, j’écris sur des sujets qui mériteraient, à mon sens, d’être davantage évoqués dans les médias.

Le débat sur les perturbateurs soulève de nombreuses questions, notamment celle de la responsabilité des gouvernements. J’évoque cet aspect politique dans le roman, mais je le fais avec autant d’implication que lorsque je case un morceau de Bashung ou d’Amon Düül II. On écrit pour partager ses obsessions, ses passions, et tous mes romans ont le même objectif : informer les gens sans les faire chier, les divertir avec intelligence. Après avoir lu De mort lente, si les lecteurs ont le sentiment d’avoir passé un bon moment en apprenant des trucs, ça me va.

Crédit photo : Olivier Gamas



Catégories :Interviews littéraires

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4 réponses

  1. Je retarde, mais j’ai enfin Power dans ma PAL… celui-ci est également tentant !

    • Tous les Mention sont à lire absolument 😉

      • Oui, ça c’est vrai ! Et « de mort lente » est au programme, mais là, je glandouille. 😉

        Les lobbys déposent carrément des projets de lois sur la table des cabinets ministériels, c’est du « clé sur porte » ! Honteux. Ce ne sont plus les politiciens qui gouvernent le monde, mais des types dans des bureaux, que tu ne connaîtras jamais, un obscur mec de l’ombre dans un placard…

        ♫ on est foutus ♪ (on mange trop)

  2. Et comment que l’on se régale en lisant la prose sublime de Michaël
    Ce mec est vraiment le mec ! Si, si le Mec qui dépoussière le polar !
    Bises à vous deux

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