Interview – 1 livre en 5 questions : Joueuse – Benoît Philippon

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

BENOIT PHILIPPON

Titre : Joueuse

Date de sortie : 04 mars 2020

Éditeur : Les Arènes / Collection : Equinox

Lien vers ma chronique du roman

Dans ton précédent roman, ton personnage de mamie Luger avait marqué les esprits. Pour moi, avec « Joueuse », tu fais encore plus fort ! Avais-tu des appréhensions, suite au flot d’amour des lecteurs envers ta mamie ?

Énormément, oui. J’avais très peur de décevoir. Non pas sur la qualité, mais sur l’attente qu’on pouvait avoir à retrouver la même saveur. J’ai fait énormément de rencontres et salons l’année dernière et les lecteurs/rices me demandaient si le suivant aurait la même gouaille, en gros, s’ils retrouveraient Berthe. Et non, puisque mon envie est d’explorer de nouveaux personnages, de nouvelles situations, de nouveaux univers. Au risque donc de décevoir un lectorat qui espérait retrouver une sorte de « suite » de Mamie Luger. Je suis très agréablement surpris et rassuré par les premiers retours, des plus fervents lecteurs qui me suivent depuis un moment et qui ont, comme toi, embarqué dans le voyage, différent, avec une émotion toute aussi forte. J’ai tellement aimé écrire Mamie Luger, et son succès était inattendu, mais je suis heureux de ne pas être cantonné à ce titre. Parce que j’ai encore envie d’écrire (d’ailleurs je suis sur le quatrième), et sans être infidèle à Berthe (que j’aime d’amour), j’ai encore beaucoup de personnages à explorer.

Tu nous fais découvrir quatre formidables personnages, tous cabossés par la vie…

« Cabossés », le terme n’est pas choisi au hasard, n’est-ce pas ? Oui, ça a toujours été mon moteur, les personnages cabossés, abîmés. Parce qu’ils doivent se reconstruire. Je construis toujours ma narration, justement, sur cette base : la reconstruction. J’aime parler du chaos, des brisures, des fêlures, parce que c’est dans les failles que se révèlent les vulnérabilités, donc les subtilités des personnalités. Ce qu’on cache est souvent ce qui est le plus beau, mais aussi le plus fragile. Donc la couche de protection est un vernis, ou un bouclier. Ces deux aspects de notre personnalité (la visible et la cachée) en disent long sur ce qu’est un personnage et le fonctionnement social (dans ce qu’il peut avoir de vertueux, ou au contraire, de vicieux, de fracturé). Une fois, donc, que je pose ce constat/postulat de la fêlure – ce qui rend un personnage humain, si poussé dans la caractérisation soit-il – je le lance dans une sorte de parcours initiatique de la reconstruction, à travers ses rencontres, les obstacles qu’il dépasse etc… La figure narrative somme toute très classique du parcours initiatique est passionnante selon les personnages qu’on traite. Plus ils sont complexes, denses, abîmés, plus leurs parcours et confrontations peuvent provoquer de feux d’artifices de tension, mais aussi d’émotion. Parce que j’aime à la fois traiter du noir/de la violence, mais afin de mener à la lumière/la paix. Ça paraît culcul dit comme ça, mais je suis pour porter une certaine forme de message d’espoir sur l’humain (et Dieu sait que c’est difficile de rester optimiste et tolérant) à travers ce que j’écris. Et le fait d’aller si loin dans le noir (et la dureté des thèmes abordés), permet, par contrebalancement, d’aller tout aussi loin dans le message d’espoir et de positivité. Faut bien équilibrer les ingrédients pour que ce ne soit pas trop mielleux et sucré. Ni trop âpre ou amer. Beaucoup de dosage dans le processus de réécriture. A priori, je ne m’en sors pas trop mal, puisque les lecteurs reviennent goûter à ma cuisine.

Certaines scènes sont très visuelles et proprement mémorables ! Ça vient de ton regard de réalisateur et de scénariste ?

Oui, j’écris avec mes 5 sens, mais principalement avec le regard. Je viens de l’image, donc quand j’écris une scène, je la vois, il faut qu’elle soit « forte » cinématographiquement, pour devenir palpable, qu’on y croit, qu’on y soit. Donc j’utilise des codes visuels, mais aussi sensoriels, j’essaie de faire sentir les matières, les odeurs, les couleurs bref, je veux que le lecteur (spectateur) soit immergé dans la scène. J’ai toujours écrit mes scénarios comme ça, je fais pareil avec les livres. Le challenge et l’intérêt pour moi avec la littérature, c’est de remplacer la caméra par le stylo et les mots, pour au final obtenir le même voyage émotionnel immersif.

Le soin que tu as apporté à ton écriture et à tes dialogues est jouissif. Le pouvoir des mots…

Oui, comme je te disais, l’idée est de remplacer la caméra par le stylo. Comme en cinéma, l’image est fondamentale, elle n’est pas juste une illustration, elle est un outil narratif, émotionnel, sensoriel, pour les mots c’est pareil. L’idée est qu’au maximum, ils aient une sonorité, un rythme, un jeu de sens, une force d’image qui permettent de donner du relief à l’histoire. Évidemment c’est l’histoire, et surtout les personnages, qui priment. Mais comme toute histoire, elle peut être racontée de mille façons différentes. Ce n’est pas une question d’érudition – je ne me considère pas comme un grand écrivain littéraire, je suis écrasé d’admiration devant la plume de grands auteurs – mais de personnalité. Selon moi, un auteur doit avoir un style, une patte, qui lui donne une identité, qui du coup, teintera l’histoire d’une couleur et d’un ton qui lui est propre. En tout cas, c’est que je cherche à faire en écrivant. Et c’est ce que je cherche dans les autres écrivains, réalisateurs, ou même musicien.

On peut aussi dire que c’est un livre engagé, comme ton précédent, concernant le sort des femmes…

Oui. Étonnamment je me retrouve un peu étiqueté auteur féministe. J’assume complètement cette image et ce terme. Mais avant tout, ce qui m’intéresse, c’est les personnages féminins, que je trouve plus riches, complexes, nuancés… et de fait, bien souvent, sous exploités, donc il y a mille choses à écrire qui ne l’ont pas été, du fait qu’on a trop longtemps utilisé la figure féminine en simple faire valoir d’une iconographie du mâle leadeur. Bref, j’enfonce une porte ouverte en disant ça. Mais je me souviens de l’émotion, quand j’étais ado, devant Thelma et Louise. Ces deux femmes, leur énergie de vie, leur charisme, leur aura, qui devaient se défendre avec poigne, sans être des ersatz de bourrins masculins, putain, ça envoyait du feu. Et dans la balance, tu mets l’injustice de leur situation : elles se sont défendues parce que l’une allait être violée, l’autre l’avait été, mais c’est elles qui deviennent fugitives parce que ni les flics, ne les maris ne les croiront. Voilà, ce film a posé pas mal de bases sur un parcours émotionnel de personnages (féminins donc) qui me passionnent. Ce même combat, on le voit au quotidien, est ancré dans notre société, donc il y a encore plein de façon d’aborder ces sujets et d’en faire des histoires poignantes. Je m’évertue juste à ne pas tomber dans le pamphlet, je ne veux pas être donneur de leçons. Mais au lieu de raconter une histoire pulp fun, je le fais en y mettant des combats qui prennent aux tripes. Allier divertissement et fond, quoi. Après je vais traiter du sort des femmes, de la violence qui leur est faite, mais je vais aussi traiter de la violence et de l’injustice sur les enfants, les homos, les noirs… En gros, dès qu’il y a de l’injustice, de l’intolérance, ça m’intéresse. Peut-être parce que je suis un mec blanc hétéro privilégié. En gros, je ne fais pas partie des oppressés, donc j’ai encore plus une obligation d’ouvrir ma gueule pour participer au combat. En tout cas, c’est ce que je crois et qui me pousse à écrire.



Catégories :Interviews littéraires

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7 réponses

  1. Voilà un interview fort intéressant. Je suis une mamie et j’avais vu passer passer le titre du livre et son quatrième de couverture. Je viens d’aller lire le pitch de Joueuse. Je comprends très bien le but. Un peu comme dans la vie en tant que femme, dans certaines situations vécues par moi dans le passé, j’ai pris des risques calculés, j’ai crâné pour me sortir d’une situation et d’une autre suis allée au bluff, et cela a marché, loin d’un jeu de poker, il s’agissait de ne pas dévoiler ses faiblesses devant l’adversaire masculin et d’essayer d’être forte. Voilà pourquoi, je comprends le titre.
    Yvan, va falloir maintenant que je lise l’histoire de la mamie 😉, cela me changera d’un autre thème, celui de Tchernobyl. Merci 🙏 😊

  2. A lire! Absolument!!! Je suis tombée sous le charme de sa plume! Benoît est vraiment excellent!

  3. Belle interview et super auteur! Le crédit photo a disparu par contre 😉

    • Désolé, j’ai pris cette photo sur son profil Facebook où ne figure pas le crédit. je veux bien rattraper la chose si on me donne l’info, merci !

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  1. Joueuse - Benoît Philippon - EmOtionS - Blog littéraire

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