Interview – 1 livre en 5 questions : Cinq cartes brûlées – Sophie Loubière

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

SOPHIE LOUBIERE

Cinq cartes brûlées

Éditeur : Fleuve

Sortie : 16 janvier 2020

Lien vers ma chronique du roman

L’idée de ce roman t’es venue d’un fait divers publié dans la presse (d’ailleurs, tu les collectionnes)…

Oui. J’ai toujours avec moi un carnet dans lequel je note ou colle des articles de presse concernant des faits divers qui m’interpellent parce qu’ils m’intriguent, m’amusent ou me glacent le sang. Je suis d’abord guidée par la réalité troublante d’un fait et par les émotions qu’il génère en moi. Il y a d’abord l’excitation de sentir que j’ai peut-être mis la main sur une histoire dont l’enjeu est fort, symptomatique, représentatif du fonctionnement de notre société, des aberrations ou des monstres qu’elle engendre. Ensuite, vient la réflexion sur la forme que pourrait prendre le récit inspiré par cette histoire, le point de vue qu’il faudrait choisir, et les limites que je me donne pour ne pas relater mais bien construire une fiction sur la base d’éléments réels. Puis, je mets cette intrigue de côté jusqu’à ce qu’un autre élément vienne s’y imbriquer – un autre fait divers, la rencontre d’une personne dont la parcours va m’inspirer et qui pourrait coller à cette histoire ou en être le fondement, la découverte d’un lieu, d’un décor… Et peu à peu, ma propre fiction se construit, renforcée par des éléments personnels que je choisi d’y injecter pour communier avec mes personnages, les comprendre de l’intérieur, les saisir, explorer ce qu’ils ont de plus intime, de plus caché : leurs désirs, leurs peurs, leur violence aussi. En résumé, mon cerveau est une sorte de machine à fabriquer des histoires que je nourris de hasards, de coïncidences et de destins.

Ton (magnifique) personnage principal souffre depuis toujours, victime de brimades et de moqueries…

La souffrance de Laurence est mise en évidence par ce qu’elle décrit ou raconte de sa vie, mais elle ne l’exprime jamais sinon par le silence ou cette façon qu’elle a de vivre dans son imaginaire, de parler toujours à son frère aîné qui la repousse depuis sa naissance car elle l’a privée trop tôt de ce rapport privilégié qu’il avait avec son père et sa mère, empiétant sur son territoire – sa chambre d’enfant. L’ingratitude de ce corps qui grossit achève de la montrer toujours différente des autres ; une différence qui permet de créer une empathie avec le lecteur. Le corps avec lequel elle se bat, elle le conquière. Ses émotions sont celles d’une athlète : elle ressent la joie de la victoire, la colère violente de l’échec. Jamais elle ne se plaint et verse rarement une larme. Avec les hommes, Laurence est indolente, candide, complaisante, elle donne l’impression que les choses glissent sur elle comme si, d’une certaine manière, elle laissait les hommes de sa vie – frère, père, mari, amant – disposer d’elle, mais en elle s’accumulent petit à petit des émotions négatives, une révolte dont Laurence étouffe et s’enfle.

Peut-on évoquer le fait que tu as aussi mis de ton vécu dans ce roman ?

Je ne m’en cache pas. C’est mentionné au début du livre : Cinq cartes brûlées s’adresse à « nos frères, pour toujours ». Le mien, je n’ai de cesse de le chercher dans mes souvenirs, de penser à lui, non sans douleur. La douleur de l’avoir perdu d’une longue et terrible maladie (Jean-Philippe déclenche une sclérose en plaques après une vaccination contre l’hépatite B à l’âge de 17 ans), d’avoir assisté à une fin de vie comme une agonie interminable, et les regrets. Le regret que notre petite enfance ait été nourrie de chamailleries, de rares moments de tendresse, et qu’il ait fait de moi, sa petite sœur, le cobaye naïf et docile de ses mauvais tours, son souffre-douleur, m’enfermant dans le rôle de la peureuse, la niaise, la fillette hystérique, la perdante à tous ses jeux, la complice des farces qu’il aimait faire aux autres aussi, complice de ses tricheries, jusqu’à ce que l’adolescence soudain m’épargne et nous éloigne un peu, chacun ayant enfin sa propre chambre, son espace vital privilégié. Jean-Philippe est aussi ma force : je le porte en moi chaque jour, à chaque instant, vivant deux fois plutôt qu’une cette existence dont le destin l’a privé. Et je retrouve en mon fils et mon demi-frère beaucoup de lui. Il sera toujours avec nous tant que je verrai briller dans le sourire de l’un ou de l’autre son espièglerie, et éclater son incroyable créativité et sa grande intelligence dans leurs propos, leurs projets.

Pour en avoir déjà discuté avec toi, tu cites quelques références pour tes romans noirs, et celui-ci en particulier…

Oui, d’ailleurs, suite à notre discussion au téléphone, j’ai écrit un article sur mon blog à ce sujet dont tu es l’inspirateur. Je propose à tes lectrices et lecteurs d’aller sur cette page où j’explique la différence entre roman noir, thriller et roman policier. Ça ne peut pas faire de mal ! (A lire en cliquant sur ce lien)

Tu as aimé jouer avec l’alternance d’écritures…

Cela donne du rythme à la lecture, du tonus à l’intrigue et permet de jouer sur les apparences, les sous-entendus. Grosso modo, on est sur une double narration : une narration classique de l’histoire à la troisième personne, et un récit personnel, celui de Laurence Graissac ou de Bernard Bashert, le médecin thermal qui s’impose petit à petit dans le roman. Tous deux s’expriment à la première personne ; on est dans leur tête. Leurs propos sont donc subjectifs et expriment un point de vue particulier. A cela s’ajoutent les articles de presse, les lettres, les échanges de SMS ou les discussions sur un site de rencontres qui appuient la réalité des choses comme autant de preuves que l’on aurait tirées d’un dossier, venant enrichir et ponctuer l’action. Le lecteur a tous les éléments en main (pour se faire manipuler).

… Ecrire ce genre de roman, c’est comme un tour de magie : tout est sous les yeux du lecteur depuis le début, mais il lui est difficile de discerner les choses car je monopolise son attention. L’idée est qu’il ne voit pas vers quoi je les mène, qu’il regarde ailleurs. Cependant, je glisse volontairement quelques indices ça et là pour aiguiller les plus perspicaces. Cela rend le jeu avec le lecteur plus savoureux, et le défi plus excitant.

Sophie Loubière


Catégories :Interviews littéraires

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11 réponses

  1. Un échange qui évoque le (très bon!) souvenir d’un autre …merci de ce partage Yvan! (et Sophie, bien sûr!)

  2. Je suis une grande fan de Sophie Loubière ! ♥♥♥

    Je suis allée lire son blog aussi du coup. Je ne doute pas que ce livre soit une réussite, et c’est avec plaisir que je me laisserai manipuler, tout en cherchant les indices… 😉

  3. Merci, sur ma liste à lire, absolument

  4. Entre vos chroniques enchantées et cette itw, il devient difficile (voire inutile !) de résister…

Rétroliens

  1. Cinq cartes brûlées - Sophie Loubière - EmOtionS - Blog littéraire

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