Interview – 1 livre en 5 questions : Crow – Roy Braverman

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

ROY BRAVERMAN

Titre : Crow

Editeur : Hugo

Sortie : 14 mars 2019

Lien ver ma chronique du roman

« Crow » est donc le deuxième tome de ta trilogie américaine, ce n’est pas pour autant une simple suite de « Hunter »…

C’est une trilogie parce que les personnages qui survivent à chaque roman se retrouvent dans le suivant. Mais chaque histoire est construite autour d’un thème et d’une intrigue indépendante. Il ne faut pas oublier non plus que chaque roman porte le nom d’un personnage qui, à sa façon, devient tour à tour le héros de l’histoire. J’espère que les lecteurs y trouveront tout le suspense et l’action qu’ils sont en droit d’attendre de cette trilogie américaine, mais j’espère aussi qu’ils comprendront à quel point cette action et ce suspense s’articulent autour d’une idée de fond propre à chaque roman. Dans Hunter, le thème est : « tout chasseur devient un jour la proie de quelqu’un d’autre ». Dans Crow, c’est : « Le système ne pardonne jamais, surtout pas aux innocents ». En fait, l’idée centrale de cette trilogie, au-delà du divertissement, c’est une réflexion sur la justice. Et Freeman, le dernier opus de cette trilogie américaine, sera construit de la même façon autour du thème…non, ça c’est encore secret !

L’histoire est différente de « Hunter », un roman noir façon nature writing

En fait, comme dans beaucoup de choses que je fais ou que j’écris, cette trilogie américaine est le résultat d’un défi : écrire une trilogie américaine sur trois endroits des États Unis où j’ai aimé voyager, mais le faire en adaptant mon écriture à trois styles d’écriture à l’américaine. Hunter, c’est écrit à la façon des auteurs de « hard boiled », œuvres de série B des « durs à cuire » qui s’amusent à respecter les codes du genre : bled paumé, huis clos géographique, shérif pas clair, motel, vieux bowling…D’ailleurs Hunter est autant une allusion au thème du « chasseur », qu’un hommage à Stephen Hunter.

La deuxième partie du défi, c’est de m’essayer, avec Crow, qui se situe en Alaska, au « nature writing ». Faire du décor un des personnages principaux du roman avec, comme idée sous-jacente que je défends depuis longtemps, que l’environnement façonne les hommes. Travailler l’écriture des descriptions et faire du rapport des personnages avec la nature l’élément essentiel de leur caractère. Faire de certains animaux d’authentiques personnages secondaires. Pour moi, la phrase culte de Crow, si on la replace dans son contexte, c’est sans aucun doute « Aaron n’est pas comme ça ». J’espère qu’elle cristallise et symbolise à la fois l’alchimie particulière qui se crée entre les humains et la nature dans le « nature writing ».

Pour Freeman, dont l’action se déroulera en Louisiane, je vais m’attaquer à un autre style américain très particulier, celui des auteurs sudistes. Même si cela semble (et est très probablement) prétentieux, je vais viser une écriture à la James Lee Burke. Riche, foisonnante, étouffante, colorée, brutale…J’en ai déjà le clavier qui me démange.

Comme à ton habitude, tu ne ménages pas tes personnages. Mais cette fois-ci ils sont particulièrement malmenés…

Comme à mon habitude, j’écris sans plan, donc ce sont plutôt eux qui me malmènent avec toutes ces embrouilles, ces bastons, ces prises de risque qu’ils s’inventent à chaque seconde et que je dois gérer et mettre en forme. C’est vrai que je m’amuse beaucoup avec mes personnages. Dans Crow, par exemple, je me suis appliqué à donner à des femmes des rôles habituellement tenus par des hommes : c’est « une » shérif, « une shérif adjointe », « une » trappeur. Et je dois dire qu’avec « une » agent du FBI, je ne les ménage pas. Mais en même temps je les construis fortes. De belles personnes, avec de belles âmes. Et en échange, si je peux dire, la belle légiste que tout le monde reluque, c’est un beau légiste. Gay. Dommage pour les filles, mais tant mieux pour d’autres personnages de Crow

Et les personnages à venir pour Freeman me comblent déjà de bonheur !

Il y a toujours ta touche personnelle, reconnaissable entre mille, avec cet humour irrésistible dans les dialogues, qui contrebalance la noirceur de l’intrigue…

Écrire, c’est d’abord et avant tout… écrire, c’est-à-dire assembler des mots, faire des phrases, trouver des images, exprimer des sentiments. Comme je l’ai expliqué plus haut, l’histoire m’est pratiquement dictée par les personnages et m’échappe un peu, mais les mots que j’utilise sont les miens. L’écriture, c’est mon choix et je tiens à en garder la maîtrise. Une amie, qui parcourt le monde à cheval, lit en ce moment Crow alors qu’elle chevauche à travers l’ouest américain. Dans un message, elle me remercie d’une phrase qu’elle a tirée du roman : « Un torrent limpide y écume une eau joyeuse ». Que mes mots aient réussi à exprimer ce qu’elle ressent en passant une rivière, c’est le but de l’écriture. Le plus beau compliment que l’on m’ait fait est venu d’une lectrice québécoise des Temps sauvages. J’ai semble-t-il réussi à mettre les mots exacts sur quelque chose qui a marqué toute son enfance pendant les hivers canadiens et qu’elle n’arrivait pas à exprimer. Je parlais « du crissement meringué de la neige », et pour elle, c’était exactement le bruit et la sensation qu’elle ressentait, petite, quand ses pieds craquaient la croûte gelée de la neige. C’est ça la plus belle récompense. L’histoire récompense le romancier, l’écriture récompense l’écrivain.

La fameuse photo de Sabine dont parle Roy Braverman, publiée avec son aimable autorisation

Tu signes cette trilogie chez un autre éditeur, mais surtout d’un autre pseudonyme. Est-ce que ce n’est pas une prise de risque ?

À l’âge que j’ai, je ne cherche évidemment pas à créer une œuvre ou une carrière. Je profite juste du bonheur d’écrire, d’être lu, et de m’essayer à toute sorte d’écritures. Il n’y a donc pas particulièrement de risque pour moi. Mato Grosso, mon livre préféré à ce jour, était déjà, chez le même éditeur que Yeruldelgger, une prise de risque. La saga historique et familiale que je prépare en sera une autre. Je ne cherche donc pas à capitaliser sur mes succès précédents pour choisir mes prochains romans. Mais c’est vrai qu’entre Yeruldelgger et Hunter, j’ai perdu la moitié de mes lecteurs, et je le regrette. Parce que selon moi Hunter et Crow, et bientôt Freeman, sont non seulement dans la continuité de la trilogie mongole, mais qu’ils sont l’aboutissement (provisoire j’espère) de mon travail d’écriture.

En fait, je pense qu’il y a, pour les lecteurs, deux façons d’aimer les livres. La première c’est de les aimer pour ce qu’ils sont, une histoire, une atmosphère, un style, un objet. La seconde c’est de les aimer parce qu’ils sont l’œuvre d’un auteur dont on aime le travail. C’est cette deuxième relation avec les lecteurs qui m’intéresse et que je recherche. Qu’ils acceptent de me suivre même quand je m’écarte de mes succès, hors des sentiers battus, sur des écritures buissonnières, quand je me lance de nouveaux défis. Qu’ils soient aussi indulgents qu’exigeants. Et qu’au-delà de l’histoire que propose le romancier, ils partagent avec moi l’écriture que partage l’écrivain.

Yvan Fauth



Catégories :Interviews littéraires

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6 réponses

  1. Je trouve qu’il a une belle intelligence des propos. Dernière partie de l’interview : il a tout compris 😉

  2. merci Yvan pour l’interview d’un auteur, je rejoins Aude, qui a une belle façon d’envisager le métier d’écrivain, le travail d’écriture.. 🙂

  3. Je piquerais bien les selles western et les chevaux, moi !!! 😀 Mais je n’irai pas jouer à Ursula Andress (ou Halle Berry) sortant de l’eau comme Yan Manook ! 😀

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  1. Crow – Roy Braverman – EmOtionS – Blog littéraire

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