Interview – 1 livre en 5 questions : Délicieuse – Marie Neuser

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Marie Neuser

Titre : Délicieuse

Éditeur : Fleuve Editions

Sortie : 23 août 20218

Lien vers ma chronique du roman

Décidément, tu ne te répètes jamais. Ce nouveau roman est bien différent des précédents…

Non, jamais. La vie est trop courte ! Je veux explorer tous les schémas narratifs, du moins ceux qui m’intéressent et dans lesquels je me sens à l’aise. La critique d’un microcosme social dans « Je tue les enfants français dans les jardins », la tragédie familiale sous la forme d’un portrait d’adolescente dans « Un petit jouet mécanique », le thriller, bien que très peu conventionnel, dans « Lily », puis la polyphonie sociologique et judiciaire dans « Gloria »…

Ici, j’explore le monologue presque théâtral qui me permet de descendre le plus possible au fond du personnage, de repérer toutes ses failles et d’aller fouiller à l’intérieur sans complaisance ; le ton de la confession, qui me permet de ne rien cacher. Mais mes obsessions d’auteur restent les mêmes : sous toutes ces formes, j’explore le passage à l’acte criminel.

« Délicieuse » est comme une Tragédie grecque mais en version 2.0, un récit intemporel et pourtant très moderne…

Si je frôle le théâtre, je ne peux que reconvoquer les mythes et la tragédie. Que deviennent les mythes antiques dans notre société contemporaine ? Vaste sujet ! On les retrouve les uns après les autres dans les affaires criminelles, évidemment, puisqu’ils sont la description de tous les penchants humains les moins reluisants.

Je m’y suis penchée avec mes petits vélos dans la tête et bien sûr le premier qui m’est apparu, en observant notre obsession des réseaux sociaux, c’est Narcisse. Et l’affaire du Dépeceur de Montréal, paroxysme du narcissisme du XXI° siècle, est tombée à point nommé. Mais dans les affaires criminelles, on retrouve des Médée, des Procné, des Oedipe à la pelle ! Raph est un Ulysse, Aline une Circé. Quant à Martha, d’abord Pénélope, à la fin, elle devient carrément Héra. La tragédie n’est pas uniquement dans ce clin d’œil aux antiques, mais également dans le fil narratif : la machine infernale du destin se met en route dès la confession de Raph, et rien ne pourra l’arrêter, elle nous laissera un instant de répit mais en quelques clics la voici qui revient et réenclenche le processus de l’inexorable (ce qui est la caractéristique du roman noir…).

Un récit intemporel, oui, certainement : quoi de plus intemporel que l’amour ? Parle-t-on aujourd’hui d’amour différemment de Phèdre ? A part le vocabulaire ? Éprouve-t-on, quand on aime, des sentiments variables selon les modes ou les époques ? Martha a peut-être un manière un peu « ringarde » d’aimer, c’est-à-dire qu’elle ne cherche pas le plaisir pour le plaisir, elle ne cherche pas la multiplication des compagnons, l’amour n’est pas pour elle un jeu sans conséquences, elle est une chienne fidèle, cimentée dans son désir d’absolu. Elle est la femme d’un seul homme, elle a bâti sa vie d’adulte sur cette vie commune (ce qu’elle appelle souvent le chemin commun, la route…), elle a bénéficié, jusqu’au moment de la catastrophe, de la solidité d’un couple qui s’est fait ensemble.

C’est pour cela que j’ai fait de leur couple un « vieux » couple, de plus de 20 ans : ce sont des personnages qui se sont construits l’un l’autre, comme deux chats qui vivraient ensemble depuis une vie entière. La disparition ou la fuite de l’un d’eux confine à l’insupportable pour l’autre.

« Délicieuse », c’est avant tout une histoire de deuil impossible. Quant à l’image de la modernité, dans le roman, c’est l’omniprésence des réseaux sociaux qui a complètement bouleversé le rapport qu’on a aux autres et à soi-même : cette tentation de la mythomanie, cette avancée sous couverture ou sous les feux d’une fausse rampe, la décomplexion de son propre narcissisme, de son exhibitionnisme, de son voyeurisme.

C’est une véritable mise à nu de ton personnage principal, rarement je n’ai eu à ce point l’impression d’entrer dans les moindres interstices de l’esprit de quelqu’un…

A partir du moment où j’ai choisi de proposer un portrait de femme blessée, tout l’intérêt de la chose était là : aller au fond. Autopsier les moindres méandres d’un corps, d’un esprit, d’une intelligence qui implose. Identifier les héroïsmes et les grandeurs mais aussi les petitesses et le pathétique qui agitent quelqu’un dans une telle situation, en privilégiant la raison et l’analyse du personnage, loin d’une tentation de l’hystérie, de l’immédiateté.

Martha est à la merci de la douleur qui la tord mais elle ne cesse d’observer ce qu’est devenu le monde, de mettre en perspective tous les éléments de sa vie d’avant, d’après, de femme heureuse, de femme en deuil. Elle peut décrire la douleur physique du désespoir, le court-circuit cérébral, son corps qui se flétrit, le nouveau rapport qu’elle instaure avec lui, ses tâtonnements et ses luttes parfois sublimes, parfois stupides, analyser le sens des détails d’une vie moribonde (ne regarde-t-on pas, avec perplexité, les derniers cadeaux de Noël, les derniers bonheurs, les derniers instants ? N’écoute-t-on pas les chansons d’une manière différente, quand toutes brutalement se mettent à nous parler de nous ?) et tous les paradoxes de ce nouveau cheminement. Haïr ? Ne plus aimer ? Continuer à aimer quand même ? Laisser tomber, raisonnablement ? Se jeter à corps perdu dans l’illusion de la reconquête ? Se dire qu’on reveut à en mourir puis être incapable de réaccueillir ? Et l’autre, la rivale ? La mépriser ? L’envier ?

Tu as ciselé ton écriture et joué avec elle, encore davantage qu’avec tes précédents romans, entre profondeur et hyper expressivité…

Je me suis jetée à corps perdu dans les mots, en me sentant dans une situation de liberté exaltante. Le schéma narratif me le permettait, je pouvais tout dire, tout chercher, tout fouiller. Le personnage de Sakura, avec sa fonction de manipulatrice par l’écriture, m’a fait le cadeau de ces textes qu’elle publie sur le web, dans lesquels elle raconte des faits divers de façon très littéraire, parfois poème en vers libres, parfois nouvelle cynique, parfois fable grinçante. Magnifique opportunité de me « lâcher », de jouer avec tout ce que j’aime écrire.

Dans ce roman-là, je crois, apparaît la vraie Marie Neuser, enfin débarrassée des codes et des carcans imposés par le genre (on m’a cataloguée dès mon premier roman dans le « polar » et le « noir » et il a fallu que je m’adapte à certains aspects du fameux « pacte » avec le lecteur, celui-là même qui rechigne parfois à sortir des routes toutes tracées par le genre…), parce que je sentais que c’était le moment d’y aller à fond et de montrer ce que j’avais vraiment dans le bide ! Je ne sais pas si j’ai ciselé mon écriture, en tout cas je l’ai débridée !

Alors que certains parlent d’amour en 150 pages, toi nous proposes un roman dense de près de 500 pages !

Tant pis pour eux ! ( 🙂 🙂 🙂 ). Le but du jeu était que, une fois de plus (c’est ce que j’avais fait dans « Je tue les enfants français dans les jardins », de façon plus brève) le lecteur puisse goûter, intégrer, reconnaître, être solidaire de l’état d’esprit de Martha parce que je voulais le faire basculer du mauvais côté. C’est ça qui est amusant ! Dans le roman, peu à peu, Martha réalise que tout le monde légitimise le crime, ou en tout cas le minimise, surtout quand il s’agit d’amour (ouais, j’aurais fait pareil, etc etc), et ce que je désirais vraiment, c’est que le lecteur aussi ne résiste pas à l’appel des sirènes, jusqu’à une totale empathie envers Martha et son geste ultime.

Pour cela, il fallait que je dilate au maximum la description de ce cheminement, que je prenne le temps et l’espace pour installer une solide vraisemblance psychologique, un enchaînement intime et psychique qui ne souffre aucune contradiction. L’acte de Martha n’est pas un coup de tête inconséquent, guidé par l’instinct : il est le résultat d’une longue maturation, d’une foule de détails qui ont tous leur importance dans la construction mentale. Il n’est à aucun moment question de folie : Martha est un être absolument normal, plutôt bien doté au niveau du ciboulot, mais à un certain moment d’une existence, quand on t’enlève tout ce qui te fait tenir debout, quand on te dépossède, quand tu te retrouves brutalement jetée à la poubelle, se met en marche « le processus de la pourriture » qui se nourrit de lui-même, de ses obsessions, de ses humiliations perpétuelles, de trop de douleur.



Catégories :Interviews littéraires

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6 réponses

  1. Sur le point de le finir et O mon dieu que cette lecture est incroyable…difficile…et j’en perds mes mots…je ne sais même pas comment je vais le chroniquer tant il me percute comme un train lancé à pleine vitesse …Un chef d’œuvre, ça c’est sûr !

  2. A reblogué ceci sur Le notebook de gwenet a ajouté:
    Magnifique interview de l’auteur sur l’une de mes meilleures lectures de cette année. Je suis encore troublée plus d’un mois après par ce récit.

Rétroliens

  1. Délicieuse – Marie Neuser – EmOtionS – Blog littéraire et musical

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