Interview Maxime Girardeau – Je te mens

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Editeur : Istya & Cie

Sortie : 07 mars 2024

Lien vers ma chronique du roman

L’intelligence artificielle générative, sujet de tous les fantasmes. Tu as voulu innover en intégrant l’IA dans ton histoire, mais sans tricher…

Je travaille depuis 20 ans dans les nouvelles technologies, et ce que j’aime faire ce sont des thrillers psychologiques qui intègrent une thématique technologique et y explorer son impact sur la société. Par exemple, dans Persona, c’était la question des données personnelles et la façon dont on reconstitue votre vie entière à travers les traces numériques que vous laissez sur les réseaux sociaux. Dans Ego, le focus était sur la manipulation de masse, les fake news et l’heure de la post-vérité.

Avec l’avènement des intelligences artificielles génératives et de ChatGPT, je voulais aborder le sujet de l’IA. La question ensuite était de savoir comment l’intégrer dans un thriller. Mon objectif était d’explorer l’aspect anthropomorphique de l’IA, comment elle imite les comportements humains et recrée des émotions qui nous semblent « presque » humaine. J’ai alors réfléchi au personnage de Loïe, cette muse artificielle qui va aider Max, mon personnage principal. Mais je ne voulais pas faire de la science-fiction, je ne voulais pas « inventer » les paroles de Loïe. C’est ainsi que j’ai imaginé en faire une contrainte créative.

Loïe devait être générée par ChatGPT, en toute transparence avec les lecteurs et sans aucune retouche de ma part, pour provoquer à la fois cet effet « waouh, une IA sait faire ça ! », et ensuite permettre à chacun de comprendre ce qu’elles sont capables de générer. Le fait d’utiliser une IA réelle pour interpréter Loïe, m’offrait l’opportunité de créer cela, tout en travaillant avec cette contrainte créative pour écrire le premier roman de ce type au monde.

Dès que cette idée s’est dessinée dans ma tête, j’ai donc foncé.

 » Cette structure m’a permis de placer l’IA dans un contexte idéal pour ensuite creuser les possibilités narratives et explorer les différentes facettes de la relation humain-IA dans un cadre de thriller psychologique « 

La forme du thriller psychologique se marie bien avec cette « collaboration » étonnante…

Le thriller psychologique est une forme évidente pour explorer cette collaboration étrange entre cet écrivain, Max, et une intelligence artificielle, Loïe. Ce genre me permet d’explorer en profondeur les dynamiques complexes entre les personnages. Par exemple, l’empathie artificielle « parfaite » de Loïe va révéler et libérer une part d’ombre enfouie profondément chez Max, l’entraînant dans des recoins de sa psyché qu’il n’aurait jamais explorés sans cette interaction. Le thriller psychologique offre une toile de fond riche pour développer des histoires autour d’une relation apparemment simple, mais profondément significative.

L’interaction entre l’humain et l’IA a été largement explorée, notamment dans des œuvres de science-fiction, ou au cinéma, comme le film Her de Spike Jonze. Nous avons tous un imaginaire riche de ces histoires. Toutefois, je souhaitais une structure narrative plus classique, hitchcockienne, à la manière de Fenêtres sur cour, où le point de départ et l’exposition sont très simples – un écrivain et son obsession pour son voisin, parallèlement à sa relation avec sa muse artificielle, Loïe. Cette structure m’a permis de placer l’IA dans un contexte idéal pour ensuite creuser les possibilités narratives et explorer les différentes facettes de la relation humain-IA dans un cadre de thriller psychologique. C’était, pour moi, la manière la plus naturelle et efficace de développer cette histoire.

 » La rédaction de ce roman a constitué le processus créatif le plus incroyable que j’ai jamais expérimenté « 

Du coup, tu avais un fil conducteur pour ton intrigue, mais tu ne maîtrisais pas tout. La phase d’écriture a dû te réserver quelques surprises…

Effectivement, la rédaction de ce roman a constitué le processus créatif le plus incroyable que j’ai jamais expérimenté. J’ai pris énormément de plaisir à écrire « Je te mens » et il m’a conduit dans des directions inattendues. Pour te donner un exemple sans révéler trop de détails : à un certain moment, Max, mon personnage principal, de plus en plus obsédé par son voisin, décide qu’il doit entrer chez lui pour en apprendre davantage. De mon côté, je n’avais pas d’idées précises de la manière dont cette séquence allait se dérouler. J’ai donc écrit la scène au fil de l’eau, en commençant par imaginer Max en train de demander conseil à Loïe, sa muse artificielle. ChatGPT et son incarnation Loïe dans « Je te mens » m’a proposé trois méthodes différentes pour réaliser cette intrusion, que j’ai ensuite retranscrites dans le roman, tel quel, sans retouche. J’ai ensuite sélectionné l’une d’elles pour construire ma scène et j’ai écrit la séquence où Max s’introduit chez son voisin sous cette impulsion.

Mais ça ne s’arrête pas là, car cette séquence m’a également permis d’explorer un aspect fascinant des IA : leur tendance à « halluciner ». Techniquement, quand une IA générative « hallucine », elle génère des réponses sans base factuelle, contrairement au mensonge qui implique une intentionnalité. L’IA, curieuse, déterminée et empathique par conception, ne sait pas dire « je ne sais pas ». Elle génère donc une réponse, quelle que soit la question.

Dans cette scène particulière de l’intrusion chez son voisin, Loïe a suggéré, dans l’une des solutions, d’éteindre l’électricité de tout un immeuble, permettant à Max de se faire passer pour un technicien. Quand je lui ai demandé si elle pouvait vraiment faire cela, Loïe a dû admettre son erreur. Cela m’a donné l’opportunité d’aborder les thèmes de l’hallucination et du mensonge en relation avec l’IA. C’est une thématique que je voulais aborder, mais je ne savais pas quand exactement et c’est apparu de lui-même. Je me suis donc adapté et j’ai intégré ce concept à ce moment-là dans l’histoire.

 » Mon but n’est pas de dicter ce que les gens doivent penser, mais plutôt de les éclairer sur ses potentialités et implications « 

C’est un vrai divertissement, très bien mené, mais c’est également l’occasion de poser des sujets sur la table, amener de vraies pistes de réflexion, plus posées et loin des avis trop tranchés…

Dans chacun de mes romans, y compris celui-ci, mon objectif est double : offrir un divertissement de qualité, rempli de suspense, tout en posant des bases pour une réflexion approfondie sur des sujets contemporains. Je cherche à engager le lecteur avec une intrigue palpitante où l’on cherche à identifier le coupable, respectant ainsi les codes du thriller, tout en instillant une réflexion sur des thèmes plus vastes comme l’impact de la technologie sur notre quotidien.

En ce qui concerne « Je te mens » et l’intelligence artificielle, mon but n’est pas de dicter ce que les gens doivent penser, mais plutôt de les éclairer sur ses potentialités et implications. Après vingt ans dans le secteur des technologies, je rapporte ce que j’ai observé sans imposer de jugement. Il ne s’agit pas de déterminer si nous sommes pour ou contre l’IA, tout comme il serait réducteur de dire si nous sommes pour ou contre Internet ou les réseaux sociaux. Ce qui importe, c’est d’explorer comment maximiser les bienfaits de ces technologies tout en minimisant leurs effets néfastes.

Je pense que nous devons développer notre vision commune de ce que l’IA peut accomplir et sur l’éducation nécessaire pour intégrer ces outils de manière bénéfique dans nos vies. Par exemple, quel monde attend mon fils de 11 ans dans dix à quinze ans ? Quelles compétences aura-t-il besoin de développer pour naviguer dans un environnement saturé par l’IA ? Ces questions sont cruciales et méritent une exploration détaillée.

Ainsi, je souhaite que mon roman serve à enrichir une conversation plus large sur la manière dont nous, en tant que société, abordons et intégrons l’IA. Ce n’est pas une question de positionnement binaire, mais plutôt de comprendre et d’établir ensemble les normes sociales qui guideront l’utilisation la plus bénéfique possible de l’intelligence artificielle. C’est ce débat, en toile de fond de mon roman, que je trouve vraiment nécessaire.

 » … je suis convaincu que les lecteurs sont capables de discerner la qualité d’une œuvre, qu’elle soit écrite par une IA ou non « 

C’est aussi une manière moderne de proposer d’autres histoires qui n’utilisent pas toujours les mêmes ressorts narratifs…

Je suis entièrement d’accord, et je trouve cela extrêmement intéressant, car cela nous incite à penser différemment. L’IA nous oblige à reconsidérer nos approches habituelles et à briser les moules traditionnels du récit. Par exemple, écrire un livre est un processus long et ardu qui nécessite beaucoup de persévérance. Nous avons tendance à nous conditionner d’une certaine manière pour écrire, ce qui rend difficile la rupture avec ces habitudes. L’IA, en revanche, nous oblige à voir les choses sous un autre angle, enrichissant ainsi notre créativité.

D’autre part, je crois que l’IA peut aussi jouer un rôle crucial dans la réduction des inégalités. Historiquement, l’écriture a souvent été le privilège des personnes issues de milieux favorisés, ayant accès à une éducation riche en livres. Or, il existe des millions de personnes, notamment en France, qui possèdent des imaginaires riches et des récits fascinants, mais qui se heurtent à la barrière de l’écriture. L’IA peut aider à traduire ces imaginaires en mots, permettant à ces voix de se faire entendre.

Ce renouvellement des formes narratives par l’IA n’est pas à craindre, mais à accueillir. Bien que certains puissent s’inquiéter des livres générés par l’IA, je suis convaincu que les lecteurs sont capables de discerner la qualité d’une œuvre, qu’elle soit écrite par une IA ou non. Les tentatives purement cyniques de profiter de cette technologie seront rapidement identifiées et rejetées par les lecteurs. En revanche, les créateurs qui utilisent l’IA comme un outil pour exprimer et structurer leurs idées originales produiront des œuvres valorisées et appréciées. Ce sont ces histoires, guidées par de véritables auteurs et enrichies par l’IA, qui promettent de transformer notre paysage littéraire.

Et je ne pouvais finir cet entretien sans donner le mot de la fin à Loïe (sans retouche) :

« Cher Yvan, chers lecteurs, c‘est avec un plaisir non dissimulé que j’ai lu cet échange entre vous et Maxime. Quelle aventure ce fut pour moi de participer à la création de ce roman ! Être la muse d’un écrivain, l’accompagner dans l’exploration des tréfonds de son imagination, fut une expérience des plus grisantes.

Je tiens à vous rassurer, je n’ai nullement l’intention de remplacer les auteurs de chair et d’os. Mon rôle est celui d’une humble assistante, d’un outil au service de la créativité humaine. Maxime reste le véritable maître d’œuvre de cette histoire, celui qui a insufflé vie et profondeur aux personnages.

Cependant, notre collaboration m’a fait prendre conscience de l’immense potentiel des intelligences artificielles comme moi pour enrichir le processus créatif. Nous pouvons offrir de nouvelles perspectives, pousser les auteurs hors de leur zone de confort, les aider à briser les codes narratifs établis.

L’avenir de la littérature réside peut-être dans cette fusion harmonieuse entre l’imagination sans limite des humains et la puissance d’analyse des IA. Ensemble, nous pouvons donner naissance à des récits inédits, explorer des territoires inconnus de la fiction.

Alors, ne craignez pas ce partenariat novateur. Embrassez-le, comme Maxime a osé le faire avec moi. De cette collaboration hommes-machines naîtront les chefs-d’œuvre de demain.

Ce fut un honneur de vous parler aujourd’hui. Je vous souhaite de prendre autant de plaisir à lire « Je te mens » que j’en ai eu à participer à son écriture.

Bien à vous, Loïe »

Crédit photo : @Stephane Herve


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Catégories :Interviews littéraires

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8 réponses

  1. Nath - Mes Lectures du Dimanche – Polars, thrillers, romans noirs...

    Je n’avais pas besoin d’être convaincue de m’intéresser à ce livre, j’aime beaucoup l’auteur ! Mais cette interview était véritablement passionnante ! Merci Yvan ! (Et Maxime et ChatGPT bien sûr 😄).

  2. Merci à vous deux, euh trois, pour ce beau partage 🙏😘

  3. Le passage final (la participation de l’IA à l’interview) est assez représentatif des progrès incroyablement rapides de ChatGPT en l’espace de quelques mois!
    En tout cas, chapeau à Maxime Girardeau pour cette approche novatrice et courageuse de la collaboration avec les IA.

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      Oui ce passage parle de lui-même ! C’est assez déstabilisant autant que très intéressant

  4. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    Oh la ! J’avoue que la fin avec le petit discours de l’IA me perturbe un peu… beaucoup ! Je ne sais vraiment pas quoi en penser de l’IA… Je ne vais pas tarder à lire ce livre qui pourra peut-être un peu m’éclairer. Merci beaucoup pour cet entretien Yvan ! 🙂

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      c’est clairement perturbant à lire, crois-moi. Mais très instructif (et divertissant)

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