Interview – 1 livre en 5 questions : Freeman – Roy Braverman

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

ROY BRAVERMAN

Titre : Freeman

Éditeur : Hugo

Sortie : 06 février 2020

Lien vers ma chronique du roman

Ce troisième roman de ta trilogie américaine est d’une tonalité encore bien différente des deux précédents

Dans cette trilogie américaine, j’ai voulu rendre hommage à trois styles d’écriture dans lesquels les Américains du nord excellent. Le hard boiled avec ses héros durs à cuire et ses codes de (bonne) série B. Le shérif ripou, l’adjoint débile, le bled de consanguins bloqués par le blizzard, le vieux motel, le bowling abandonné. D’ailleurs Hunter n’est pas une référence au chasseur, mais à Stephen Hunter, un auteur maître du genre. Crow se voulait un hommage au nature writing, où l’environnement détermine le sort des hommes. Une simple fuite en Alaska devient une chasse à l’homme violente et sauvage parce que l’Alaska est une contrée violente et sauvage. Et enfin Freeman, par lequel j’exprime mon respect et mon admiration pour les auteurs sudistes avec un roman où tout se délite dans la moiteur d’un paysage suffoquant qui exacerbe les passions. Et très honnêtement, je trouve qu’au niveau de l’écriture, c’est mon thriller le plus écrit et j’espère que les lecteurs s’en rendront compte.

La Nouvelle Orléans post Katrina peut être vue comme le personnage principal de cette histoire…

Dans tous mes romans, le lieu dans lequel ils se déroulent n’est jamais un simple décor. Il devient toujours le personnage principal dans la mesure où c’est lui qui influe sur le comportement des autres. Je suis très attaché à cette notion de l’environnement comme déterminant du caractère des hommes. Je l’ai vérifié maintes fois au cours de mes voyages. Nous sommes ce que la nature qui nous entoure, ou l’absence de cette nature, fait de nous. La Nouvelle Orléans était déjà une ville très particulière, unique aux États Unis dans sa culture à la fois très métissée, et en même temps communautariste. C’était un univers à part, au cœur de l’univers à part qu’est aussi la Louisiane. Katrina a déclenché d’autres cataclysmes que le déchaînement des éléments. L’évacuation de dizaines de milliers de pauvres, généralement noirs et électeurs démocrates, vers les états voisins et qu’on a empêché de revenir pour faire basculer la Louisiane dans le camp républicain. La mainmise de sociétés non locales (du Texas et de Floride) sur la reconstruction immobilière à des fins spéculatives. La mise à profit des conséquences de l’ouragan pour envisager une Nouvelle Orléans « Walt Disney », c’est-à-dire en ne gardant que le folklore touristique (Carnaval, bars à jazz…) en évacuant la culture populaire noire et indigène réelle et sincère qui en était le fondement. Katrina a ravagé plus que la terre de Louisiane. L’ouragan a failli emporter une culture que le reste des États Unis a toujours considérée comme un anachronisme. Le berceau d’une culture noire authentique autour d’une histoire française coloniale. Et la victoire de la culture sur le parc d’attractions n’est pas encore tout à fait acquise.

En fait, tu as plusieurs personnages qui gravitent dans cet environnement, sans qu’aucun ne prenne vraiment le pas sur l’autre. C’est assez différent de ce que tu proposais avec Yeruldelgger, par exemple, lui qui était le socle…

C’est exactement ce que je cherchais à faire. Je voulais traduire cette atmosphère très particulière du Sud où les choses et les âmes, dans la chaleur des passions et du climat, se délitent. Rien ne résiste à la moiteur étouffante du sud. Même la plus tenace des volontés. Même le destin des personnages. Même eux, physiquement. Là-bas, c’est toujours la Louisiane qui gagne. C’est un monde particulier, à l’image d’une des scènes finales, celle de l’enterrement joyeux qui est là-bas une tradition. Il finit par rassembler tout le monde. Tous un peu blessés, tous un peu bancales. C’est ça la Louisiane dont je voulais parler. Personne ne gagne. Tout le monde essaye de survivre. Et puis je tenais à terminer cette trilogie américaine en décalant complètement celui qui en était le premier héros dans Hunter, c’est-à-dire Freeman. Je voulais introduire cette notion que les hommes ne peuvent pas rester des héros toute leur vie et qu’ils ont besoin de redevenir de simples quidams pour retrouver l’amour des leurs. Je me suis beaucoup amusé à trimballer ce pauvre Freeman entre son père et sa fille, tous les deux bien secoués par la vie eux aussi, il faut l’avouer. Bien sûr, comme il faut une exception à tout, seul Mardiros, mon chasseur de primes… pardon : collecteur de dettes !… Arménien, traverse cet ouragan de passion avec le calme et la sérénité qu’on lui connaît. Mais rien de littéraire dans cette exception, c’est du pur chauvinisme

Il y a deux nouveaux protagonistes par rapport à Hunter et Crow, qui semblent construits avec un soin tout particulier. Une raison à cette application ?

Je suppose que tu parles des deux flics Doug et Zacharie. En fait, ils sont à l’origine de ce roman. Je voulais écrire depuis longtemps une histoire autour de deux flics non seulement que tout sépare (mais ça, ça s’est déjà vu) mais qui sont aussi minés par deux drames personnels qui font que rien ne les rapproche en dehors du boulot. Inséparables dans le boulot, infréquentables en dehors. J’aimais les tensions entre eux et les impacts sur leurs enquêtes que cela supposait. Et puis ces rapports un peu tordus correspondaient bien à ce délitement des âmes et des choses dont je parlais plus haut. Je suis content du résultat, et je trouve qu’ils sont attachants/énervants juste comme il le faut. Ils étaient prévus à l’origine pour un projet à part entière, et je les ai finalement intégrés au projet Freeman. Ils y survivent, écorchés mais vivants, alors il n’est pas impossible que je les garde « en réserve de la république » pour d’autres aventures…

Tu as l’impression d’avoir fait le tour avec ce continent, ou on risque de t’y retrouver à l’avenir ?

Qui peut se vanter d’avoir fait le tour d’un continent ? D’autant plus que celui-ci s’étend loin vers le sud latin. Il y a encore des paysages qui m’obsèdent : les hauts plateaux des Andes, la Patagonie… Ou revenir explorer des grands territoires de la littérature nord-américaine. L’Alabama, l’Arkansas, le Tennessee, le Texas par exemple, qui sait ? Mais pour l’instant je suis dans l’Arménie de ma grande saga. Deux volumes de 800 pages, ça pèse sur l’agenda un projet comme ça. Je rends le premier volume fin février avant d’enchaîner sur le second. Et puis il me reste le troisième opus de la saga Islandaise…

Photo Sophie Mary aux Quais du polar 2019



Catégories :Interviews littéraires

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6 réponses

  1. Je devrai le terminer demain. Très différent des précédents en effet. Hunter et Crow jouaient sur une hyper violence décomplexée et assumée ; Freeman opte pour une approche plus mature et plus axée sur l’humain. Ca change mais la sauce prend toujours aussi bien.

  2. Une belle chronique Yvan. En avant pour Freeman. 😀

  3. J’ignorais ces événements autour de la nouvelle Orléans post ouragan, ça me donne envie de découvrir le livre mais les 2 premiers opus sont encore dans ma PAL !

  4. Lire ce qu’en dit l’auteur permet de mieux comprendre le tout, le mélange des genres des trois romans, le passage du Grand Nord au Sud. Et d’aller se coucher moins bête.

    Un roman sur l’Arménie ? Avec Mardiros en personnage principal ??? 😀

    Et sinon, on saura un jour ce qu’il est arrivé au petit frère de Doug ?

Rétroliens

  1. Freeman - Roy Braverman - EmOtionS - Blog littéraire

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