Interview – 1 livre en 5 questions : Les anges de Babylone – Ghislain Gilberti

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

GHISLAIN GILBERTI

Titre : Les anges de Babylone

Éditeur : Metropolis

Date de sortie : 18 avril 2019

Lien vers ma chronique du roman

Avec ce nouveau roman, tu déclenches l’enfer. C’est une vraie guerre qui se déroule en Alsace…

En effet, je dois admettre que j’ai eu la plume dantesque pour ce tome 2 de la Trilogie des Ombres, la suite de « Sa Majesté des Ombres ». Avec « Les Anges de Babylone », j’ai rouvert le gaz sous quelques arcs narratifs, fait s’enflammer quelques situations déjà en place et mis la région alsacienne au four.

La raison principale est simple.

Durant la fin des années 90, j’ai fréquenté de près une organisation similaire à celle que je décris et qui était vraiment basée en Alsace. Si je comparais la réalité avec la fiction que j’en ai faite, les points de concordances seraient très nombreux. Aujourd’hui, elle n’existe plus, elle a été forcée de se dissoudre en 2006 pour des raisons que je ne connais pas. Je me suis d’ailleurs inspiré de quelques membres pour plonger dans leur univers. Je me suis souvenu de quelques discours, de certaines paroles échangées, d’une idéologie radicale qui planait au-dessus de leur principale activité très lucrative : le narcotrafic.

Une lectrice m’a dit avoir lu le premier tome et trouvé l’histoire trop invraisemblable pour une région comme l’Alsace. Je peux comprendre qu’elle ait du mal à concevoir que tout ça aurait pu arriver. Pourtant, ça aurait pu être le cas si un évènement n’avait pas forcé cette meute à se séparer. Mais le Mal est aveugle, et il prend racine n’importe où, il aime tous les terreaux et surtout il est instable ; et cette forme de Mal précisément, même caché dans la marge, a su s’imposer avec une violence qui pourrait faire froid dans le dos à un tueur en série. Chance pour eux, les moyens des forces de l’ordre n’étaient pas les mêmes à l’époque et Cécile Sanchez n’est pas venu relier certains points qui ont dessinés l’esquisse du monstre tapi dans le noir des plis de notre corps social en apparence si lisse et rassurant, conforme au paradigme dressé par nos médias.

Pour des raisons évidentes, je ne donnerai pas le véritable nom que j’ai remplacé par « Réseau Fantôme » dans un premier temps, puis par « Borderline » par la suite. Certains membres qui n’ont pas beaucoup plus de tolérance que les personnages des livres sont encore en vie, et je tiens ne pas m’attirer leur colère, même si tout ce que je sais sur eux est aujourd’hui prescrit, oublié ou resté inconnu. Autant que possible, je préfère éviter de me faire égorger, cribler de plomb ou pire encore.

Donc revenons et restons dans le cadre plus douillet de la « fiction » littéraire.

L’Alsace est une région qui s’ouvre sur deux frontières (l’Allemagne et le Suisse), l’organisation ne s’y est pas implantée par hasard et la suite montrera que ça a son importance. Borderline est parvenu à rester dans l’ombre et à faire tourner en rond le SRPJ de Strasbourg, principalement la brigade des stupéfiants. Si la commissaire Cécile Sanchez et la jeune recrue Romane Castellan, de l’OCRVP (Office central pour la répression des violences aux personnes) n’avaient pas fait le déplacement jusqu’à la capitale alsacienne, les dirigeants de ce vaste réseau de trafic de drogue aurait pu continuer à agir impunément sans que leurs crimes ne soient reliés. Et Frietblatt, le directeur du service régional (que nombre de mes lecteurs doivent détester) aurait pu garder certains squelettes dans leurs placards. Malheureusement pour Borderline, le personnage phare de mes thrillers est parvenu à les mettre en pleine lumière. Ainsi, les monstres n’ont pas réussi à rester cachés plus longtemps. Mais lorsqu’on va titiller de tels prédateurs, la zone dans laquelle ils sont installés devient vite une jungle infernale.

C’est l’axe principal de ce deuxième tome, « Les Anges de Babylone », et la raison de ce déchaînement de violence.

Là où certains auteurs vont à l’essentiel, le lecteur est ici plongé dans une intrigue aussi détaillée, que minutieuse et foisonnante…

Je sais que tu me suis et me lis depuis ma première publication, «Le Festin du Serpent » (2013, éditions Anne Carrière et Pocket). Tu as remarqué et souligné que j’aime le réalisme, à un point tel que j’ai sans doute parfois été un peu trop précis, alourdissant sensiblement la narration.

Je reste le même auteur, modeste mais travailleur. Les murs de mon bureau sont couverts de documents, de cartes marqués de punaises de couleurs et envahis de post-it. Je cherche vraiment à me documenter le plus précisément possible sur les nombreux aspects de mes histoires (géographie, code pénal, procédures policières, médecine légale, synergologie, etc.)

Alors c’est avec patience, détermination et obstination que je cherche à rester aussi proche de la réalité que possible. Il y a sans doute quelques erreurs, mais je pense en toute modestie qu’elles ne sont pas flagrantes. Pour l’anecdote, un ami de mon premier éditeur, magistrat au tribunal de Paris qui avait lu mes deux premiers livres, lui a demandé dans quel service de police ou de gendarmerie je travaillais. Il pensait sincèrement que j’étais du métier. Il va sans dire que j’ai été vraiment flatté.

Bien entendu, pour que le rythme aille croissant, je dois imaginer le pire scénario possible basé sur des fondations existantes. Ainsi, rien de tout cela n’est allé aussi loin, et c’est une très bonne chose. Mais je dois me projeter dans des situations possible, comme dans une sorte de réalité parallèle, afin de donner une histoire qui remue et de mettre en place les pires possibilités avant de les coucher sur papier.

Décidément, tu n’es pas du genre à ménager tes personnages…

C’est en effet le cas, surtout dans cette trilogie dans laquelle les confrontations sont nombreuses et les dualités acerbes. Que ce soit entre les policiers des différents services, les barons de la came et le milieu, la loi et la marge, c’est la guerre totale.

Il faut bien se rendre compte que, même dans la vie réelle, certains individus souffrent d’une telle absence d’empathie, qui n’ont plus rien à perdre ou qui sont complètement détachés du corps social que nous vivons sur une poudrière. Malgré tout, ces désaxés restent humains, et certains éprouvent des sentiments tordus au possible. Mettez la mauvaise personne en colère, retirez à une autre la seule chose qui compte vraiment pour lui, défiez la cause qui a envahi l’esprit malade du pire des sociopathes, et les résultats peuvent être explosifs.

Ces dernières années, on s’est tant focalisé sur le terrorisme extérieur qu’on en est presque arrivé à occulter qu’il existe de nombreux groupuscules activistes intérieurs. Ils couvent, ils sont silencieux, mais ils sont là.

J’ai voulu retranscrire la brutalité possible de certains chocs potentiels parfaitement réalistes. De plus, j’ai creusé le backround de mes personnages. Alors forcement, ils en souffrent énormément.

Sans m’auto-spoiler, ce qui se creuse dans la souffrance et la haine entre les protagonistes dans ce tome 2 va être sévèrement amplifié dans le tome 3. En écrivant certaines scènes du tome final, j’ai connu de véritables crises d’angoisses, je suis tombé en pleurs, j’ai eu envie de sauver certains de mes personnages mais me suis déchiré à sceller leur destin. Quand on vit aussi longtemps et intensément avec eux, quand ils hurlent pour défendre leur cause, c’est souvent une torture que de devoir trancher. Ce phénomène est appuyé pat le fait que le tome final est une longue twisting end qui se dessine. Les lecteurs devraient, si mon effet est réussi, se mettre à ressentir des émotions contradictoires, se mettre à aimer des personnages qu’ils haïssaient et vice-versa.

Donc, c’est la plupart du temps (à deux ou trois exceptions près) que je me suis fait violence en malmenant certains individus qui sont très proches du centre du roman, et pire pour le suivant. Mais c’était une obligation, car il faut savoir mettre un point final à tous les récits, même si c’est douloureux.

Cette Trilogie des ombres approchera au final pas loin des 2000 pages. Comment travailles-tu pour rester aussi précis et chirurgical, sans te perdre en route ?

Je vis en permanence avec les personnages de la trilogie dans la tête. Comme je l’ai expliqué précédemment, mon bureau est couvert de tous les documents nécessaire, une frise chronologique (qui va chercher jusque dans les années 80 !), de cartes annotées et marquées avec précision.

Et puis il y a ces dizaines de cahiers sur lesquels tout est écrit à la main au préalable. Pour une autre personne que moi, ces pages sont inexploitables pour plusieurs raisons : illisibles sauf pour moi, criblé de symboles et de code-couleurs, sans aucune chronologie à révéler à moins de se trouver dans ma tête.

Si mes trois premiers thrillers m’ont demandé une organisation et un travail titanesque, cette trilogie multiplie le défi par dix. Alors il n’y a pas vraiment de secret : je ne quitte jamais ce travail, même lorsque je me ballade en ville, même en soirée, en salon littéraire. Je dois en permanence gérer intérieurement le développement des fils narratifs tout en restant en contact avec mon entourage.

Je crois que j’ai réussi, par je ne sais quel miracle ou suite à quelque malédiction, à scinder ma conscience en deux en parvenant à gérer chaque partie indépendamment de l’autre (rires).

Et le troisième tome ? As-tu déjà bien en tête tout ce qu’il proposera ?

Presque tout est déjà couché sur papier. Je dois passer par cette phase avant la saisie informatique. Le plan est terminé et, mis à part quelques parties qui doivent encore être rédigées pour lier certaines scènes, le squelette du tome trois est complet.

Ça ne veut pas dire pour autant que le travail est terminé. Il me reste la saisie, avec une main encore largement handicapée suite à mes déboires de 2016. Je dois aussi donner le mouvement, retravailler l’ensemble pour une cohérence stylistique, vérifier toutes les informations pour limiter les coquilles, me rendre dans certaines villes pour modifier des scènes suivant ce que je ressentirai dans les rues, les bâtiments et les bas-fonds qui sont mon décor : le monde réel.

Mais le principal est fait et je pense ne pas avoir à modifier grand-chose, à moins que l’un de mes personnage ayant le plus d’influence sur moi arrive à me décider à faire tourner une situation, à vivre une expérience particulière ou à mourir d’une autre façon.

Pour résumer, ça va être un drôle de foutoir encore un moment dans ma tête.

Yvan Fauth



Catégories :Interviews littéraires

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4 réponses

  1. Une histoire qui semble pleine de surprises! Et qui doit faire peur…

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  2. Putain, et moi qui pensais qu’en Alsace en se contentait de bouffer de la flamenkuche !!! Je réfléchirai à trois fois avant de mettre un pied chez les fous 😀 Mais faudra que je commence la nouvelle trilogie parce que je sens bien que ça pulse grave sa race 😉

    Merci à lui pour l’interview !!

    Pssiit, j’ai vu un truc drôle : (l’Allemagne et le Suisse) 😆 Le Suisse ou LA Suisse ?

    Aimé par 1 personne

  3. Je lirais ces deux premiers tomes. Merci Yvan pour cette interview passionnante de Ghislain Gilberti 🙂

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Rétroliens

  1. Les anges de Babylone – Ghislain Gilberti – EmOtionS – Blog littéraire

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