Interview – 1 livre en 5 questions : 1991 – Franck Thilliez

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

FRANCK THILLIEZ

Titre : 1991

Editeur : Fleuve

Sortie : 06 mai 2021

Lien vers ma chronique du roman

1991, une époque bien différente. Une enquête policière ne se déroulait pas de la même manière…

On est effectivement dans un autre siècle ! Le tout début des années 1990 est une période charnière dans la manière de travailler de la police. C’est d’abord l’arrivée de l’informatique. Dans le roman, les ordinateurs sont encore dans les cartons, mais ils sont prêts à envahir les bureaux. Certains fichiers, comme celui qui recense les traces papillaires des délinquants, existent déjà depuis quelques années au niveau central, mais ne sont pas encore facilement accessibles, ni connus du policier lambda. On en est encore à l’époque où les inspecteurs du tout Paris parcourent une à une, et à l’œil nu, les 300 000 photos d’identité et les 140 000 fiches décadactylaires stockées au Service des Archives et du Traitement des Informations, le SATI, situé à côté de la PJ. On tapait encore les PV à la machine à écrire avec du papier carbone pour obtenir plusieurs exemplaires. D’ailleurs, la plupart des flics étaient réticents aux ordinateurs, ils estimaient que ça ne ferait que complexifier leur travail et que ça n’apporterait pas grand-chose…

On en était également aux balbutiements de l’utilisation de l’ADN dans la résolution des enquêtes criminelles, c’est-à-dire que les scientifiques commençaient à regarder d’un peu plus près comment l’analyse de cet élément incroyable du corps humain pourrait aider les policiers. Dans ces années-là, tout ce qu’on était capables de déduire, quand on trouvait du sang sur une scène de crime, c’était le groupe sanguin de l’assassin. Autrement dit, pas grand-chose.

En dehors de l’aspect technologique, on est également à une période charnière en termes de procédures et « d’exemplarité de la police ». Disons qu’on s’autorise encore quelques baffes dans les interrogatoires, mais on fait attention. Les guerres d’ego entre flics sont encore très présentes, on se tire dans les pattes, on ne s’aime pas, ce sera à celui qui remportera la plus belle affaire. Les années 90, c’est aussi l’époque où émergent de grandes figures criminelles : Guy Georges, Le Grêlé, Alègre… On commence à parler de tueurs en série, comme aux US.

Bref, une période dramatiquement riche pour raconter de bonnes histoires policières !

Du coup, on est assez éloigné de l’ambiance de tes derniers romans de la série qui sont scientifiquement très à la pointe. Une autre atmosphère, mais avec de nombreux sujets creusés qui étonnent encore aujourd’hui…

On se prend trente ans de « retard » dans la vue, donc on est en effet loin de la science d’aujourd’hui, mais ça fait un bien fou ! Franchement, les nouvelles technologies, appliquées aux enquêtes judiciaires, sont de plus en plus lourdes à gérer pour un romancier. Aujourd’hui, quand un policier arrive sur une scène de crime, il s’intéresse très rapidement au téléphone portable et à l’ordinateur de la victime, qui contiennent 90% de nos vies et permettent de résoudre nombre d’affaires. En tant qu’auteurs, on est obligés de gérer ce passage qui n’est pas du tout romanesque. On doit trouver des moyens pour « se débarrasser » des portables et autres internet, et ainsi revenir à ce que le lecteur aime : de l’enquête où seul prévaut le flair et la ténacité des flics.

Ce qui est génial, c’est qu’en 1991, on ne se pose pas ses questions ! Quand quelqu’un se perd dans les bois, et bien, il se perd, il n’a pas de téléphone portable à sa portée. Au début du roman, j’ai adoré écrire ce passage où Sharko découvre un cadavre dans un endroit isolé, et où il se dit « Maintenant, il faut que je trouve une cabine téléphonique ! »

Revenir 30 ans en arrière ne fait pas du roman un roman « ringard », avec de vieux sujets de fond.  Au contraire ! Le sujet dont je parle dans 1991, et que je ne peux malheureusement révéler ici sous peine de déflorer l’intrigue, est on ne peut plus d’actualité. Si les sciences et la technologie évoluent très vite, les mœurs, les mauvais comportements, eux, mettent beaucoup plus de temps à se transformer. Et les sujets de fond restent finalement les mêmes…

Concernant Sharko, avais-tu déjà une grande partie des éléments de son passé en tête durant toutes ces années ? Ou as-tu tout « reconstruit » ?

Je possédais quelques bribes de son passé, mais cela n’a jamais été très clair dans ma tête : avant d’écrire 1991, je n’avais pas besoin d’avoir toutes les réponses sur le parcours de Sharko dans ses jeunes années. Il apparaît pour la première fois dans « Train d’enfer pour ange rouge » (pour les lecteurs assidus, il y a un « Sharko » dans « Conscience animale », mon tout premier roman, mais ce n’est pas lui !), il a une quarantaine d’années, il travaille déjà au 36, on sait plus où moins qu’il a rencontré sa première femme, Suzanne, dans le Nord de la France, mais c’est à peu près tout. On ignore d’où il vient vraiment, pourquoi il est flic, ce qui l’a poussé à traquer les pires criminels… Depuis 2002, j’ai continué à faire grandir Sharko, à détailler son difficile quotidien aux lecteurs, ça fait presque 20 ans qu’on fait tous un bout de chemin ensemble, et donc, on a l’impression de le connaître par cœur. Mais quand je me suis penché sur 1991, j’ai dû tout remettre à plat. J’ai choisi cette année-là pour plusieurs raisons : parce qu’elle est intéressante d’un point de vue romanesque comme je l’ai décrit précédemment, mais surtout parce que c’est l’année où Sharko arrive au 36, Quai des Orfèvres. Il n’a que trente ans et déborde d’énergie. Je voulais décrire sa toute première enquête et enfin, expliquer qui il était réellement, quelles étaient ses racines, ses convictions…

Au niveau des autres personnages, ça a été une vraie page blanche. Tu l’as vécu comme une grande liberté et un stimulant pour ta créativité émotionnelle ?

Là aussi, c’était le pied, puisque je pouvais en effet créer une galerie de personnages complètement renouvelée par rapport à mes derniers « Sharko », où je suis plus ou moins tenu de reprendre les mêmes protagonistes d’un roman à l’autre.

Dans un souci de réalisme, j’ai voulu absolument respecter ce qu’était une équipe de la brigade Criminelle : cinq inspecteurs qui vivent tous dans le même bureau, entre le 3ième et le 6ième étage du 36, et un procédurier qui gère tout ce qui est paperasse et possède un bureau à part. Ce n’est pas évident de faire vivre six personnages sans que ça alourdisse le récit, il faut donner un petit morceau de gâteau à chacun pour qu’il existe. J’ai voulu montrer que dans un groupe de police criminelle, il y a des hauts et des bas. Ces gens-là sont, la plupart du temps, des écorchés vifs, car confrontés à la violence la plus abjecte. Ils absorbent tant qu’ils peuvent, mais à un moment donné, ça finit par exploser.

Ce qui m’a également beaucoup plu, c’est que Sharko, en tant que nouveau venu, est dernier de son groupe, celui qu’on appelle « le numéro 6 ». En général, pour le bizuter pendant quelques mois, on lui donne les basses besognes : aller chercher du papier carbone, faire du porte-à-porte et distribuer des tracts, où aller mettre le nez dans les archives pour trouver des indices dans les milliers de pages de procédures des affaires irrésolues. Le jeune Sharko de 1991 n’est donc pas l’imposant Sharko de 2021, mais tous ses traits de caractères, ses obsessions, sa colère, sont déjà en place.

Tu as écrit ce roman en grande partie durant le premier confinement de 2020. Il a donc permis de te faire mentalement voyager. Le voyage dans le temps, nouvelle destination ?

C’était incroyable. J’ai toujours écrit des romans dont l’histoire se déroule, de manière générale, l’année de la sortie du livre, ils sont donc ultra contemporains et tiennent compte de l’actualité. C’est à l’automne 2019 (Luca était sorti en mai, et je venais de terminer « Il était deux fois » qui sortirait en mai 2020) que j’ai décidé de raconter la toute première enquête de Sharko, et que je me suis arrêté sur l’année 1991. J’ai commencé à écrire le roman en février 2020. Un mois après, on était confinés, pris dans la spirale infernale de la pandémie. Le monde entier était focalisé sur ce virus meurtrier qui nous effrayait tous, plus rien d’autre n’existait. Quel soulagement j’éprouvais alors, dans ce malheur, de me replonger en 1991, avec mes cabines téléphoniques, mes minitels et mes walk-man ! J’étais ailleurs, dans une autre époque, où les heures coulait beaucoup plus lentement et où l’on appréciait, finalement, de perdre son temps. Et puis 1991, c’était ma jeunesse, j’avais 19 ans à l’époque, j’étais en première année d’école d’ingénieur. Le bon temps, comme on dit. Je convoquais ainsi tous mes souvenirs et ne pensais plus à ce qui était en train de se produire dans notre monde. Je ne sais pas ce qui se serait passé si j’avais écrit un Sharko se déroulant en 2020/2021. J’aurais probablement dû intégrer la réalité du covid à mon récit, et cela m’aurait bien ennuyé. Je n’imagine pas encore Sharko avec un masque…

Aujourd’hui, en mai 2021, ce fichu coronavirus est toujours là, et je pense que ça va faire du bien aux lecteurs de s’éloigner, comme je l’ai fait, de cette période mortifère, et de se replonger dans des années peut-être un peu plus heureuses…

Crédit photo : Audrey Dufer



Catégories :Interviews littéraires

Tags:, , , ,

19 réponses

  1. Quelle belle rencontre et après cette présentation,une furieuse envie de me plonger dans 1991 . Merci bcp

  2. Ce garçon rayonne d’intelligence, de bon sens et de générosité. C’est à chaque fois un bonheur de lire ses propos, même sans être un assidu de ses romans. Merci Yvan !

  3. Il arrive aujourd’hui, et comme à chaque fois, je suis impatiente ! Je n’ai pas découvert Sharko à ses débuts, mais ça fait maintenant quand même quelques années qu’il m’accompagne, je serai ravie d’en savoir plus sur son histoire ! 😍

  4. Je collectionne les oeuvres de Franck ,mais il me manque conscience animale. Pourquoi ne pas le rééditer, je suis certain que l on va se l’arracher.
    PATRICK

  5. J’ai encore plus envie de me plonger dans ces années là! J’adore cette interview et ça nous rappelle tellement de souvenirs….

  6. 1991, les années sans gsm, avec encore des cabines téléphoniques et des cartes que l’on achetait avec des crédits dessus pour téléphoner ! 😆 Si le train avait du retard, impossible de prévenir… L’insouciance de mes 15 ans… Purée, j’y reviendrais bien, parfois, mais pas à l’école et avec tout ce que je sais et tout ce que je possède, na ! 😀

    Ok, je note le nouveau Thilliez qui ne me collera pas une migraine à essayer de décoder l’indécodable 😆

  7. Tellement impatiente de le lire, de l aquérir. Comme toujours, du grand Thilliez nous attend. Merci

Rétroliens

  1. 1991 - Franck Thilliez - EmOtionS - Blog littéraire

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :