Au bal des absents – Catherine Dufour

On pourrait dire que Au bal des absents est un livre de genre. Mais, après avoir dit ça, bien malin celui qui arrivera à lui coller une seule étiquette.

Roman horrifique sans aucun doute, mais plus proche du détournement. Roman social, clairement. Un vrai roman noir donc, de ceux qui allient divertissement et sujets de fond. Avec, en prime, l’ingrédient essentiel pour bien l’ancrer dans l’imaginaire : une plume virevoltante.

Strates

En 210 pages, Catherine Dufour m’a retourné la tête (souvenons-nous de la scène de L’exorciste), s’est insinuée dans mon esprit (à la manière des Griffes de la nuit), m’a scotché aux lignes (comme Poltergeist à l’écran), à la limite de me rendre dingue (comme Jack dans Shining). Avec une envie de hurler digne de la scène culte de Psychose (sauf que c’est de rire).

Ce roman est à strates. Une bonne partie des scènes est à lire à plusieurs niveaux, au minimum à double sens.

Alors, si on lit les mots sans réfléchir, oui c’est une histoire d’horreur qui part dans tous les sens. Sauf que ce serait perdre raison que de lire un livre ainsi, non ? A fortiori celui-ci.

Au-delà de l’ambiance anxiogène (venant de l’au-delà), le récit est aussi un hommage aux livres et films de ce mauvais genre. Figurez-vous que le personnage principal décide de s’informer sur les moyens de combattre le Mal occulte en lisant et visionnant les classiques. Les références défilent, Stephen King ou Graham Masterton, et de nombreux films (que notre « héroïne » regarde en se cachant les yeux et en accélérant les scènes les plus dures, c’est dire son courage initial).

Horrifique et social

Hommage et parodie, car qui aime bien charrie bien. L’autrice s’en donne à cœur joie dans la singerie de ces références, pour apporter une grosse touche d’humour noir. Avec respect.

Mais très vite, on comprend qu’il faut gratter derrière les apparences (quitte à se casser les ongles et se retrouver métaphoriquement en sang). Claude, notre héroïne qui s’attaque aux forces du Mal, les voit surtout comme une symbolique de sa vie ratée, dans une société pourrie par les racines. Alléluia allégorique.

Son vrai monde, son quotidien, c’est le RSA, les parcours interminables et les formations ubuesques de Pôle emploi, la déchéance. Alors, quand on a vécu des telles horreurs au quotidien, ce ne sont pas quelques monstres ou fantômes qui vont lui faire plus peur que de devoir déposer un dossier en ligne sur les serveurs défaillants de l’Agence.

Très vite, on comprend que ce récit, sombre, drôle et irrévérencieux, sert à divertir mais surtout à dresser le portrait d’une laissée-pour-compte à laquelle on s’attache. Sans doute parce que jamais l’écrivaine ne tombe dans le larmoyant.

Atypique

Claude est une femme qui n’a plus rien, qui personnifie ses malheurs au travers de portraits de gens rencontrés à Pôle emploi. Et qui n’a donc plus rien à perdre. Quitte à tenter de gagner une maison hantée en bottant les fantômes dehors.

Claude se croit faible, mais elle est forte. Un personnage auquel on s’agrippe, parce que ce qu’il a vécu sonne juste. La vraie vie vs les inventions de l’imaginaire.

Franchement, ce roman est un vrai pari. Il aurait pu faire un four (désolé pour ce mauvais jeu de mots…). L’intrigue semble vite partir dans tous les sens et dans le délire. Foutraque, démentielle, déviante. Au point qu’on se demande si Catherine Dufour n’est pas en roue libre.

Sauf que non. Parce que sous un ton frivole, il y en a un autre, plus grave. Mieux vaut rire de l’enfer. Parler de la déchéance sociale à travers une intrigue aussi folle, il fallait oser. L’emballage ne fait pas le contenu, et une fois le grand déballage de la vie de Claude étalé, on ne peut que réfléchir au sens de sa vie.

Et puis, cette fin… Parfaite conclusion et formidable résumé de ce qu’est l’esprit de ce livre. Horrifiquement sociale.

Au bal des absents est sans doute un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, mais qui pourtant est à recommander chaudement. Catherine Dufour propose un univers atypique, à la forme délirante et au fond qui parle de la plus vraie des horreurs : la déchéance sociale. Très étonnant moment de lecture.

Yvan Fauth

Date de sortie : 10 septembre 2020

Éditeur : Seuil

Genre : Roman noir

4° de couverture

Claude a quarante ans, et elle les fait. Sa vie est un désert à tous points de vue, amoureux et professionnel ; au RSA, elle va être expulsée de son appartement. Aussi quand un mystérieux juriste américain la contacte sur Linkedin – et sur un malentendu – pour lui demander d’enquêter sur la disparition d’une famille moyennant un bon gros chèque, Claude n’hésite pas longtemps. Tout ce qu’elle a à faire c’est de louer la villa  » isolée en pleine campagne au fond d’une région dépeuplée  » où les disparus avaient séjourné un an plus tôt. Et d’ouvrir grands les yeux et les oreilles. Pourquoi se priver d’un toit gratuit, même pour quelques semaines ? Mais c’est sans doute un peu vite oublier qu’un homme et cinq enfants s’y sont évaporés du jour au lendemain, et sans doute pas pour rien.

Une famille entière disparaît, un manoir comme premier suspect. Entre frissons et humour Au bal des absents est une enquête réjouissante comme on en lit peu.



Catégories :Littérature

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5 réponses

  1. J’ai vraiment aimé ce livre !

  2. « les formations ubuesques de pôle-emploi », quelque chose que j’ai bien connu !
    Ce roman m’avait déjà attiré à la lecture de quelques critiques, il finira par s’ajouter à ma loooongue liste je pense (liste dont tu es un grand pourvoyeur…)

  3. Gaffe quand tu t’assiéras dans le fauteuil, il y a un ressort qui dépasse et qui risque de te piquer le cul 😆

    Ta chronique donne envie de se faire piquer par le roman inclassable…

Rétroliens

  1. Interview – 1 livre en 5 questions : Au bal des absents - Catherine Dufour - EmOtionS - Blog littéraire

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