Interview – 1 livre en 5 questions : Ephé[mère] – John N. Turner

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

JOHN N. TURNER

Titre : Ephé[mère]

Éditeur : Editions e l’Aube

Date de sortie : 04 avril 2019

Lien vers ma chronique du roman

Décidément, il est impossible de savoir à l’avance de ce dont tu vas nous parler dans tes romans. L’histoire de celui-ci est à nouveau bien différente des deux précédents…

La littérature c’est pour moi l’ouverture sur des espaces inconnus. J’y cherche toujours à être surpris par une histoire, un style, des personnages, une intrigue. En miroir, je cherche dans l’écriture un même espace de liberté. Celui-ci est indispensable à mon équilibre. Dans l’écriture, je ne veux surtout pas me laisser enfermer dans une histoire qui se répète, où dans une forme d’écriture à contrainte avec un personnage récurrent qui s’essouffle. Je veux garder ce maigre pouvoir de créer des personnages de papier dont les vies fracassées ne dureront pas plus que les centaines de pages de mes histoires.

Je peux comprendre que cela puisse être frustrant pour un lecteur de devoir abandonner un personnage après la dernière page d’un roman. Nous avons tous vécu ce sentiment de frustration, d’abandon, mais la mort est le triste sort de tous les personnages romanesques (hélas comme le nôtre aussi).

Cette histoire est différente des deux précédentes dans l’ancrage territorial, elle l’est surtout dans sa forme narrative, mais peut-être pas tant que cela dans l’esprit…

L’intrigue se déroule principalement en France (mais pas que), à la différence de tes deux précédents livres. C’était une envie ou un besoin en lien avec l’histoire ?

L’intrigue se déroule en France mais aussi de l’autre côté de l’Atlantique… Ce lien entre deux rives d’un océan correspondait plutôt à un besoin en lien avec l’histoire de ce couple d’expatriés se trouvant soudainement empêtré dans un événement monstrueux, incontrôlable, indicible.

Évidement, cet événement tire ses origines dans la ligne de vie des personnages. Il ne tombe pas du ciel comme une malédiction. Quand on remonte l’histoire, qu’on examine les ressorts des personnages, leurs failles, tout n’était pas si fortuit, ni si imprévisible. Certaines absences, des silences, le renoncement de chacun à chercher à se comprendre vont conduire à l’irréconciliable. Il n’aurait peut-être pas fallu grand-chose pour que tout se passe bien, que personne n’entende jamais parler de ces personnages, mais le hasard (ou la malchance comme on veut) va s’en mêler, leur faire mordre la poussière.

Au final, cette intrigue est aussi une manière de relier en pointillé deux mondes très proches, celui du déclassement périurbain de deux pays très différents. Notre monde rural de la périphérie des petites villes désindustrialisées n’est pas très différent des abandonnés de la rust belt américaine.

Le parallèle est d’ailleurs frappant.

Sans trop en dire, le lien qu’on peut faire avec « Alabama shooting » est que le point de départ est influencé par les faits divers…

Oui, bien sûr, le point de départ est un fait divers qui avait fait les grands titres de journaux français dans les années 2000. Cependant, ici à la différence d’Alabama shooting, j’ai voulu m’extraire plus avant du fait divers sordide et de la chronique judiciaire. Un peu comme je le disais plus haut, c’était aussi pour m’extraire d’une certaine forme d’enfermement dans un style de récit « d’histoire américaine ».

Si j’ai gardé le point de départ réel, j’ai tissé autour une histoire complètement fictionnelle. Je ne me suis pas inspiré de la vie des protagonistes réels, sur lesquels d’ailleurs très peu de choses étaient accessibles. Au final, Ephé{mère} peut être classé complètement dans la catégorie fiction, à la différence d’Alabama shooting qui suivait très exactement le parcours d’une femme ayant existé.

En puis dans Ephé{mère}, le dénouement se détache complètement du fait divers sordide qui était son point de départ.

La construction de ton récit est très originale, c’est un roman choral. Pourquoi ce choix ?

La construction du roman à plusieurs voix s’est imposée à moi dès le début, quand j’ai cherché à raconter cette histoire.

Au départ mon idée était d’opposer les voix du père et de la mère. Dans cette histoire de couple, je ressentais une véritable dissonance entre ce qui se passait dans la tête de l’homme et dans celle de sa femme, entre les pensées de Jean-Pierre et celles d’Isabelle. C’était une évidence. Ils cohabitaient, résidaient apparemment ensembles, mais vivaient des expériences intérieures nécessairement complètement disjointes. Le roman choral n’était pas vraiment un choix narratif ou une volonté de recherche esthétique, c’était pour moi la seule manière de rendre fidèlement compte de cette réalité distordue qui avait poussé ce couple dans un abîme.

Au final, chacun des personnages raconte sa vie comme il la ressent, avec ses perceptions discordantes, ses ressentis, ses incompréhensions. Ce qui me plaît c’est que le lecteur perçoit toutes ces discordances. Il en fait inconsciemment la synthèse.

Comment as-tu travaillé les différentes voix du récit ?

Je me suis rendu compte au bout d’un moment que les deux seules voix d’Isabelle et Jean-Pierre ne suffiraient jamais à rendre compte de la réalité en finesse. Il fallait plus de voix pour décrire leurs vies, l’enfance d’Isabelle surtout. Je cherchais donc des voix du côté de la famille d’Isabelle : sa mère, Anne-Marie sa copine d’enfance et sa sœur Jocelyne qui sont deux personnages centraux.

Finalement, je me suis rendu compte que la voix d’Isabelle pouvait s’éclipser, s’effacer, cela renforcerait son caractère discret. Il devint alors évident qu’il était possible de la décrire en creux, en vide comme elle avait passé sa vie à exister.

J’ai complété par des voix qui permettaient d’appréhender la vie du couple en Amérique. J’ai mêlé la voix éraillée de Garrett le voisin amoché par le Vietnam, Hope la copine de l’école écorchée vive, Casey la psychologue empathique de l’hôpital.

Le monde autour d’Isabelle était finalement prêt à raconter sa tragédie.

Yvan Fauth



Catégories :Interviews littéraires

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