Interview littéraire 2014 – Patrick Graham

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Patrick GrahamPour son arrivée chez Fleuve Editions, Patrick Graham nous propose, avec Ces lieux sont morts, un nouveau thriller étouffant. 

Le genre de bouquin impossible à poser et diablement intelligent, avec un sujet fort et captivant.

Un grand merci à l’auteur pour ces réponses passionnantes. J’aime tout autant sa manière de répondre à cet entretien que sa façon d’écrire, c’est dire !

Mon avis sur : Ces lieux sont morts

Question rituelle pour démarrer mes entretiens, pouvez-vous vous définir en trois mots, juste trois ?

Arda para subire.

Une fois de plus ce roman est sensiblement différent des précédents… L’intrigue se déroule aux Etats-Unis, était-il inconcevable de prendre l’Europe pour scène ?

Pour le moment. J’ai besoin de grands espaces, de ces gigantesques trains de marchandises qui font trembler les vitres des motels, et de paysages vastes comme des continents. J’ai aussi besoin des symboles qui vont avec ces grands espaces, la sauvagerie, les lieux sombres.

C’est quelque chose qui m’a toujours frappé dans l’Amérique profonde. Il suffit de s’écarter d’une route, parfois de franchir un simple bosquet ou une ligne d’arbres pour se retrouver plusieurs siècles en arrière dans des lieux qui exsudent cette sauvagerie et cette sensation d’y être à jamais un intrus.

Un exemple : je ne pense pas qu’une série comme True Detective aurait trouvé son tempo dans un endroit autre que le bayou, fut-il reculé comme le Larzac ou les Carpates. Les histoires appartiennent aux lieux qui les abritent. Elles ne sont pas transmissibles à d’autres endroits.

couv44142906Le sujet central du roman est le coma. Comment avez-vous procédé en ce qui concerne les recherches à ce sujet ?

Je suis moi-même tombé dans le coma vers l’âge de onze ans. A mon réveil trois semaines plus tard, j’ai vécu, et je vis parfois encore, cette impression de morcellement, de « miroir brisé » qui caractérise cet état et que j’ai tenté de reproduire au mieux pour le personnage de Mila.

Je conserve peu de souvenirs de cette époque. Pour ce qu’on m’en a raconté par la suite, je ne savais plus lire, écrire ni compter. J’ai dû tout réapprendre. Cette expérience m’a bien sûr aidé à approcher ce sujet.

J’ai contacté pas mal de spécialistes pour la forme mais j’avais déjà lu et vécu beaucoup de choses sur la question. L’état de réveil est un état très centré sur les perceptions pures, animales. C’est sur elles que s’appuie la rééducation sensorielle décrite dans le livre.

Ce sujet (le coma) est franchement flippant… La stimulation par les odeurs, dont vous parlez dans le roman, est-elle encore au stade de la fiction ?

La rééducation sensorielle existe même si elle n’est pas systématiquement utilisée dans tous les services spécialisés. Disons en tout cas qu’il n’y a pas que cette forme de rééducation et que celle-ci vient le plus souvent en complément de nombreuses autres formes de réadaptation.

Pour autant elle est d’une importance capitale dans la recolonisation de la mémoire. On peut tous d’ailleurs faire cet exercice de résurrection des souvenirs enfouis à partir des odeurs, des sons, du toucher. Vous verrez alors ressurgir des flashs que vous aviez oubliés.

A ceci près que, concernant les réveillés, leur mémoire brisée est si fragile que ces exercices peuvent déclencher des crises de terreur absolue s’ils ne sont pas strictement encadrés. Les lieux morts qui se réveillent. Ce choix que le cerveau d’un rescapé du coma doit faire en permanence entre l’irrationnel et le néant. Entre le souvenir et la folie. C’est aussi le thème de ce livre.

Vous semblez prendre un malin plaisir à jouer avec les codes du thriller et orienter votre intrigue là où on ne l’attend pas…

Je ne joue pas avec les codes. Je les transgresse par nécessité dans la mesure où je suis un sale gosse et que prétendre les admettre comme tel pour en limiter mes histoires m’ennuie.

Au début d’un livre, je prends toujours la résolution d’être sage et de ne surprendre personne autrement que par une bonne histoire. Et puis le sale gosse qui joue à la balle au fond de mon cerveau prend le relais et j’aperçois vite des meutes de zombies, des enfants pendus aux branches d’un marronnier, des vieilles nonnes, zombies elles aussi, édentées et furieuses. Et puis, au loin, ma mère hurle dans le vent qu’il est temps de passer à table, et qu’il faut fermer la porte à double tour parce que la nuit tombe et que papa va rentrer. Sale métier que le nôtre.

On retrouve plusieurs clins d’œil à Stephen King dans le roman. Est-il toujours une inspiration pour vous ?

Il l’a beaucoup été. Moins maintenant. Mais entièrement quand j’étais môme. Ça m’a marqué en profondeur. Comme aussi le Seigneur des Guêpes, ou celui des Porcheries.

Pour les clins d’œil à King ici, j’en avais effectivement plus que jamais envie. Sans doute parce que ce sale môme qui joue à la balle contre un mur au fond de mon cerveau, c’est lui.

Ce blog est fait de mots et de sons. Quelle part prend la musique dans votre processus créatif (sachant qu’elle a également une place non négligeable dans le livre) ?

La musique a rarement accompagné mon écriture jusqu’à celle des Fauves et des Hommes. Ce livre en particulier est né d’une interprétation inédite de Four Women qui m’est tombée dans l’oreille un soir dans un taxi. Ça m’a donné envie de dévorer du jazz et je n’ai cessé d’en écouter jusqu’à la dernière ligne des Fauves.

Pour Ces lieux sont morts, il me fallait une autre ambiance. Je me suis donc immergé dans Mozart, rien que Mozart, sous la direction de John Eliot Gardiner.

Je cherche actuellement le tempo pour le thriller suivant. Ce n’est que cela au fond : un tempo.

Vous avez le choix entre nous donner le mot de la fin ou votre dessert préféré…

FIN



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24 réponses

  1. N’en jetez plus je suis convaincue !
    J’ai vachement envie de le lire maintenant c’est malin 😉

  2. Bon et bien ca y est je suis convaincue!!!!Très chouette interview!!!!

  3. Si en plus il fait référence à King, je comprends mieux maintenant. Même si je suis moins adepte que toi. J’ai aimé sa manière de se livrer, son humour et son autodérision. J’aime déjà ses bouquins, je crois que là l’homme me plait bien aussi.
    Merci messieurs. 😉

  4. Intéressant, cet entretien avec ce sale gosse qu’on a envie de connaître un peu mieux. Je n’ai jamais eu le plaisir de le lire, lacune qui devrait être rapidement corrigée, avec un peu de chance, et surtout de temps…
    A très bientôt, mon ami…

  5. Ça va, entre deux dossiers sur Jack ou sur Sherlock, je vais acheter le livre de monsieur, le lire, le chroniquer, et tout et tout !

    Mais qui m’énerve, mais qui m’énerve !! 😀 Toi, hein, pas l’auteur ! Merci, Dyvan ! 😉

    • ben oui, c’est pas comme si tu n’avais pas le temps en ce moment 😉

      • Non, c’est vrai ça, j’ai rien à faire de mes journées !

        Même pas une seule fiche à pondre pour pourrir l’existence, heu, enrichir l’existence de Titine, une des organisatrices du « mois anglais » 😀

        Allez, je repars bosser sur mon détective sinon, je vais voir tout en sang à force de bosser sur Jack !

        ♫ Celle du temps où j’m’appelais Jacky ♪
        ♪ Je sais quand même que chaque nuit
        ♫ J´entendrai dans mon paradis ♫
        ♫ Les anges, les Saints et Lucifer
        ♪ Me chanter la chanson d´naguère ♫
        ♫ Celle du temps où j´m´appelais Jacky. ♪

  6. Intéressante interview, j’aime aussi sa façon très directe et imagée de répondre. Jaime aussi l’idée du sale gosse qui joue à la balle au fond de nos cerveaux à tous, si nous l’écoutons bien 😉 j’irai le voir avec plaisir aussi avec toi à Saint Maur 🙂 (note à moi-même : il va falloir que je commence à penser sérieusement au programme du we… miam sglurp 🙂

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