Caryl Férey – Conférence 24/05/2013 Strasbourg – Compte-rendu

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Le 26 mai 2013, Caryl Férey a monté les marches du festival de Cannes, où était projeté Zulu tiré de son roman éponyme.

Deux jours avant, quelques heures avant de partir pour la croisette, il participait à une rencontre près de Strasbourg pour quelques-uns de ses lecteurs (merci à la Médiathèque de Lingolsheim pour cette belle rencontre).

L’après-midi, il était allé à la rencontre des détenus de la prison de Strasbourg, parler de son métier et de ses romans.

Un homme d’une incroyable disponibilité, décontracté, à l’écoute, pas « grosse tête » pour un sou.

Près de deux heures passionnantes, drôles et surtout profondément humaines.

Une magnifique rencontre que je vous résume avec mes mots tout en essayant de rester au plus près de ses propos (merci à Caryl d’avoir accepté que j’en fasse le résumé « à ma façon »).

Sur le métier d’écrivain

Caryl Férey nous l’a affirmé, c’est globalement un métier de «crève la faim », à quelques exceptions près. Il est très difficile de survivre de sa plume.

Férey n’avait aucun contact de près ou de loin avec l’univers artistique lorsqu’il a décidé de se lancer dans l’écriture (voir « Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale »), il a donc beaucoup ramé pour en arriver à la reconnaissance : des années et des années de RMI et l’obligation de faire quelques écrits de commande (jeunesse, radios…).

Son grand étonnement en arrivant dans le milieu, s’est révélé être la grande solidarité qui règne entre les auteurs de romans noirs, particulièrement avec les « anciens ». Il a très vite compris qu’il avait trouvé sa famille affective.

Il aurait pu tomber dans une certaine facilité et se lancer dans les aventures d’un héros récurrent. Le problème est qu’il a une fâcheuse tendance à dégommer ses personnages ;-). Il estime qu’à force, une série s’essouffle et perd en qualité.

Férey au contraire construit sur les ruines de ses précédents romans. C’est, à son sens, plus intéressant, même si c’est moins rémunérateur.

Avec chaque nouveau roman, il a l’impression de se retrouver devant une énorme armoire à pousser, et au début c’est la frustration qui domine. Il a expliqué que c’en est même assez déprimant.

Sur lui-même et son œuvre

Il se sent révolté depuis son plus jeune âge (il a raconté une anecdote quand il était gamin, révolté devant sa télé, incapable de s’arrêter de pleurer).

Il a grandi durant les années 80, « années pourries » selon ses termes, mais aussi années de contestation.

Il a une aversion constante envers l’injustice et il estime que c’est une des caractéristiques qui relient les auteurs de polar.

Il se voit comme un témoin de la douleur du monde, à travers ses romans, et souhaite redonner la parole à ceux qui ne l’ont pas ou plus.

Il veut que ses lecteurs sortent lessivés de ses bouquins ; des bouquins de lutte, comme il les appelle.

Ses romans sont construits plus pour les hommes que pour les idées, cependant. Ils sont particulièrement violents, mais pour lui la force est dans la douceur.

Ce qui compte à ses yeux c’est l’empathie. Les romans de pure distraction qui ne font appel qu’aux ressorts reptiliens, ce n’est pas son truc.

Les seuls moments où il n’écrit pas, c’est en voyage (les voyages qui représentent un temps conséquent dans le cadre des recherches qu’il effectue pour ses romans, ou lorsqu’il sillonne le pays). Il ne peut cependant pas rester plus de deux mois sans écrire.

Sa mentalité est « Rock’n’roll », mais sa façon de travailler se rapproche plus du planning d’un pépé (dixit l’auteur lui-même). Ses horaires sont réguliers et toujours les mêmes que lors de ses débuts.

A la question de savoir s’il s’étonnait parfois des idées qui lui viennent, il répond que non, son imaginaire est « complètement barré »;-)

Sur ses convictions

Il s’est pas mal épanché, avec un ton humoristique et une belle verve, sur ses convictions politiques et humanistes, son dégoût du capitalisme financier, de cette perte de croyance en l’avenir de notre pays (on appuyant sur le fait qu’un pays comme l’Argentine s’en est sorti, alors que leur crise était autrement plus violente que la nôtre) et de ces médias qui jouent continuellement avec la peur des gens.

Pour lui, même s’il est difficile d’aller au bout de ses rêves (il a assez galéré pour en parler), la vie ne doit pas pour autant être prise trop au sérieux.

Son credo : le bonheur est subversif !

Sur ses choix liés à ses romans

Haka et Utu : parce-que c’était une étape de son tour du monde fauché, parce-que la Nouvelle-Zélande est un pays plutôt pacifique en dehors du problème Maorie, parce-que c’est encore une minorité à défendre, parce-que cet environnement globalement calme lui a paradoxalement donné envie de faire un véritable carnage dans ses deux romans. Sans doute les raisons qui font que, même s’ils sont traduits en anglais, ces deux romans ne sont pas distribués là-bas.

Zulu : parce-que l’Afrique du Sud est un territoire violent, parce que Mandela est son héros (petit c’était Zorro, dit-il, deux hommes en noir;-)), parce-que les sujets qu’il a décidés de traiter sont un peu tabous dans leur pays d’origine.

Sur Mapuche

La crise a touché l’Argentine, bien avant l’Europe, une crise annonciatrice de ce qui est arrivé en Grèce, selon lui, la crise du financier et du fric.

C’est logique qu’elle soit arrivée chez nous, selon Férey, nous sommes tous liés les uns aux autres.

Le choix de l’Argentine s’est fait naturellement, il a toujours été attiré par l’Amérique du Sud et fait le choix de pays qui ont soufferts.

C’est un état des lieux qui nous concerne directement et c’est un pays qui a réussi à sortir des pires horreurs en se remettant en question, en sortant de l’économie du « tout financier » et en jugeant ses bourreaux.

Sur le prochain roman

Le travail est commencé depuis 6 mois, mais comme il lui faut 4 ans en général pour écrire un livre, il ne devrait pas sortir avant 2016.

A la différence de l’Argentine, le Chili (prochain terrain de « jeu ») lui n’a pas jugé ses bourreaux. Il faut donc s’attendre à un autre récit particulièrement violent.

Sur la place des femmes dans ses romans

Jusqu’à Mapuche, les femmes n’avaient que des rôles secondaires.

Férey explique que dans ce monde, ce sont les femmes qui trinquent, que ses livres commencent le plus souvent par une histoire d’amour, mais que la violence qu’il fait endurer à ses personnages demande des personnages de vrais « costaux », des êtres brutaux, ce qui est incompatible, pour lui, avec sa représentation des femmes.

Sur Zulu, le film

Il a expliqué que la fin du film diffère de celle du livre, l’orientation en est différente, mais il a bien accepté le choix du réalisateur. Le message diffère, mais est tout aussi fort.

Il a été très proche du réalisateur durant le travail préparatoire et le tournage.

Les deux acteurs principaux sont formidables, Forest Whitaker excellent et Orlando Bloom une véritable révélation pour lui, loin de ses rôles habituels.

Il raconte avec délectation et étonnement son premier passage sur les lieux de tournage, lorsqu’Orlando Bloom vient vers lui pour le remercier chaleureusement de lui avoir offert le rôle de sa vie, le rôle qu’il attendait.

Sur « Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale »(qui vient tout juste de sortir chez Points)

Sortir une biographie (humoristique) à son âge sur comment il en est arrivé à devenir écrivain, peut étonner.

Ce genre d’écrit est une bouffée d’air pur pour lui, face à la noirceur de ses romans et il déclare qu’il n’est jamais trop tôt pour une biographie, n’étant pas certain de « vieillir bien vieux ».

Le ton tragi-comique et son parcours rocambolesque, loin des milieux artistiques lui permet d’écrire, pour une fois, une histoire qui finit bien.

Sur ce qui a changé depuis qu’il rencontre le succès

Pendant ses nombreuses années de galère, il a profité de ses potes et de leur générosité.

Il n’est toujours pas matérialiste, ne possède pas grand-chose. La seule chose qui a changé depuis, c’est que dorénavant c’est lui qui invite (il a raconté l’anecdote de ses dernières vacances en Corse, dans une villa « Hollywood Chewing-gum », selon ses propres termes, où il a invité 9 amis et avec lesquels il a bien rigolé de se retrouver dans un tel cadre totalement, éloigné de ce qu’il recherche).

Une belle rencontre qui s’est achevée par une séance de dédicace intimiste autour d’un verre de vin blanc. Je n’ai qu’une chose à dire : Caryl Férey est un type bien.

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Férey



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13 réponses

  1. tu veux que je te dise quelque chose mon ami ? Pour le coup je préfère que tu nous parles de cet auteur à travers un rendu d’impression de cette conférence avec Cary Fery à laquelle tu as assisté plutôt qu’à travers une interwiew. Je ne suis pas sur que si tu avais opté pour la seconde tu sois parvenu à retranscrire tout ce que tu viens de faire dans ce très beau billet. Tu viens enfin de me donner envie de lire cet auteur qui, malgré son succès, malgré les critiques plutôt positives de ses livres, n’avait pas réussi à susciter chez moi l’envie de le lire. Tu viens de faire sauter le verrou.

    • Tu ne peux pas savoir comme ton commentaire me touche, mon cher petit mulot 🙂
      J’ai en effet essayé de me coller au plus près des propos de l’auteur et des émotions qui s’en dégageaient.
      C’est mon but, susciter les envies, donc merci pour ton commentaire.
      Le verrou a sauté, la petite souris va pouvoir se faufiler par le trou de la serrure 😉

  2. encore un personnage passionnant! Je n’ai plus qu’à tester

  3. Tu as une sacrée faune, sur ton blog… entre des souris et des belettes (prédateur de la souris), ça fourmille !

    J’ai adoré le compte-rendu que tu nous a retranscris ! Lorsque j’ai vu l’alerte de l’article sur Ferey, je me suis dit « oh le pourri, il a réussi à avoir Férey !! » mais bon, pas tout à fait.

    ça ‘a fait plaisir d’en apprendre un peu plus sur lui, moi qui ai lu trois livres (je dois encore faire la critique de Zulu) et qui en suis sortie lessivée à mort !!

    4 ans, ça met un certain temps, un temps certain !!

    Je te volerais bien ton livre dédicacé…

    • Bon si tu fouilles sur mon blog, tu trouveras tout de même une interview de lui qui date du mois de mars ;-).
      Ce nouvel article, c’est ma cerise sur le gâteau !
      Nan tu n’auras pas mon livre, il est au coffre 😉

Rétroliens

  1. Caryl Férey – Comment devenir écrivain quand on vient de la grande plouquerie internationale |
  2. Récapitulatif des interviews – Février / Juin 2013 |
  3. Récapitulatif des interviews – Février / août 2013 | EmOtionS – Blog littéraire et musical
  4. Récapitulatif des interviews – Février / octobre 2013 | EmOtionS – Blog littéraire et musical
  5. Récapitulatif des interviews – février / novembre 2013 | EmOtionS – Blog littéraire et musical
  6. Récapitulatif des interviews – février / novembre 2013 | EmOtionS – Blog littéraire et musical
  7. Récapitulatif des interviews 2013 | EmOtionS – Blog littéraire et musical

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